Focus Numérique : Pouvez-vous nous raconter comment est née votre série « Bike Kill » ?

Julie Glassberg : J’ai toujours été intéressée par les cultures underground, les styles de vie alternatifs. Une connaissance m’a parlé de cette communauté alors que j’essayais de commencer un autre projet qui n’était pas très fructueux. Il m’a montré un film indépendant des années 90: B.I.K.E. J’ai tout de suite été intéressée et suis partie à leur recherche. Cela a pris des semaines avant de les rencontrer.
 
Julie Glassberg Bike Kill

Focus Numérique :  Comment s'est faite la rencontre avec ce gang de vélos ? A-t-il été difficile de vous faire accepter, de les photographier ?

Julie Glassberg :
Je les ai rencontrés dans un bar de Greenpoint à Brooklyn. Je me suis présentée, et j’ai commencé à expliquer ce que je voulais faire. Ils étaient assez réticents à l’idée de se faire photographier. Ils avaient eu auparavant de mauvaises expériences avec les “medias”. Paul, l’un d’entre eux m’a proposé de passer à son anniversaire la semaine suivante à la Chicken Hut. Il y avait plein de monde et j’étais plutôt timide alors j’ai commencé à photographier. L’un d’entre eux, Vlad, un ami du groupe assez déjanté, m’a emmenée sur le toit pour me questionner… La véritable Gestapo… Puis après quelques heures de discussion, il a jugé que j’étais “cool” (dans le sens d’acceptable). Vlad, même si d’une certaine manière je l’aimais bien était assez détraqué… Il avait fait partie d’une force militaire type légion étrangère et je crois que cela avait laissé des traces… Je crois même qu’il a dépassé les bornes avec le groupe et un jour il n’est jamais revenu…
Bref, cela était ma première “épreuve”.

Ensuite j’ai sympathisé avec “Stinky” que j’allais retrouver souvent dans le magasin de vélos où il travaillait dans le Lower East Side de Manhattan. Ensemble nous partions retrouver les autres. Comme il me faisait confiance, cela aidait avec les autres. Cependant, un jour il m’a dit que certains aimeraient que je prenne moins de photos et passe davantage de temps avec eux. Alors j’ai mis mon appareil de coté pendant une ou deux semaines et j’ai juste socialisé… Même si c’était difficile cela avait du sens pour moi. Je ne produisais pas de photos, mais j’établissais peu à peu un rapport d’échange et de confiance…

Julie Glassberg Bike Kill

Focus Numérique :  Vous dites à propos de vous-même : « Je suis fascinée par les gens hors-normes, les excentriques, les “paumés”. Bien que l’on me considère plutôt dans la norme, je m’identifie d’une certaine manière à ceux qui ne rentrent pas dans le moule de la société. » La photographie est-elle pour vous une manière de franchir des frontières identitaires, sociales, géographiques ?
 
Julie Glassberg : Oui, c’est une sorte de passeport qui permet d’accéder à des choses auxquelles on n’aurait jamais accès autrement… C’est un peu une excuse pour être la... Que ce soit pour accéder à un monde auquel on s’identifie ou au contraire pas du tout, mais qui éveille notre curiosité.

Lorsque j’ai dit que je m’identifiais à ceux qui ne rentrent pas dans le moule je me référais à Bike Kill ou autres projets de gens qui ne suivent pas forcément les règles de bonne conduite telles que la société les a établies: tu te marries, tu fais des enfants, t’as un boulot, un salaire mensuel, ta voiture, et ta maison, tu dois faire ça, et tu dois le faire comme ça, et surtout ne dévie pas du droit chemin. La société a créé un modèle auquel je ne me sens pas du tout proche… Alors même si je ne le montre pas par mon look, ma coiffure, mes tatouages ou autre, je me sens plus proche de ces gens considérés bizarres, aliénés, même parfois dangereux, par la société, que des gens rangés qui suivent les règles et font bien “comme il faut”. Pour moi c’est ennuyeux. J’aime les paumés de la société, et les gens vrais, ceux qui ne mettent pas un masque tous les jours, ceux qui n’ont rien à prouver.

Julie Glassberg Bike Kill

Julie Glassberg Bike Kill

Focus Numérique : Quel  matériel photo utilisez-vous ?
 
Julie Glassberg : J’utilise un Leica dans les situations intimes, car je trouve le DSLR trop gros, envahissant et bruyant. Sinon pour le reste et les commandes j’utilise un Canon 5D Mark II.

Focus Numérique : Quel est le parcours qui vous a menée à la photographie ?


 
Julie Glassberg : Ma première introduction au labo noir et blanc fut lors d’un stage d’astronomie quand j’étais gamine. Je trouvais ça fascinant de voir la photo apparaître sur le papier. J’ai pris mon premier “cours” de photo au collège. Un cours très basique, histoire de savoir se servir d’un appareil argentique manuel et de développer ses propres tirages en labo.

Après le lycée j’ai suivi des études de graphisme pendant 4 ans. La photo ne rassurait pas trop mes parents, et j’étais très intéressée par d’autres formes d’art et la communication visuelle. Réalisant très rapidement que la compétition était aussi dure en graphisme et que la situation financière ne serait pas nécessairement plus stable, j’ai donc choisi de me lancer complètement dans la photographie; ma passion.
Je pars donc étudier la photo documentaire à New York pendant une année, puis après stages et boulots d’assistante je rentre progressivement dans le monde professionnel…

Julie Glassberg Bike Kill

Focus Numérique : Vous avez eu plusieurs publications presse (notamment pour « Bike Kill »). En général, comment cela se passe-t-il ? Avez-vous des commandes, ou proposez-vous vos images une fois le sujet réalisé ?
 
Julie Glassberg : Pour Bike Kill c’était un projet personnel. Je l’ai commencé alors que j’étais encore à l’école, puis j’ai continué pendant deux ans… Certains prix et bourses m’ont aidé financièrement et cela m’a permis de poursuivre le projet. Le sujet a relevé l’intérêt d’un agent ici à New York, et il a commencé à le diffuser. Bike Kill a plu en Europe notamment.

Pour les projets à long terme comme celui-ci, on travaille dessus seul généralement… Parfois on peut recevoir une aide financière d’une agence ou d’un magazine qui va payer la moitié des frais par exemple. C’est un des problèmes majeurs de la photographie documentaire: le financement des projets. Souvent c’est au photographe de s’auto-financer, et peut-être que le projet intéressera les magazines plus tard. C’est pour cela qu’il faut que ce soit une véritable passion. On ne le fait pas pour vendre, on le fait par intérêt personnel.
Sinon pour vivre je réalise pas mal de piges pour différentes publications, notamment le New York Times, ou certains journaux et magazines étrangers.

Julie Glassberg Bike Kill

Focus Numérique : Votre travail investit essentiellement le reportage. Pourquoi avoir choisi cette forme photographique ? 

 
Julie Glassberg : La première fois que j’ai utilisé sérieusement un appareil, c’était pour photographier les choses autour de moi - des amis, la rue, les passants. Cela me plaisait énormément. Depuis j’ai toujours voulu photographier le réel. Peut-être parce que je trouvais que mon imagination n’était pas assez débordante pour du studio, créer des scénarios ou des histoires… Du coup, même si je réalise un portrait dirigé, je me base sur un environnement ou une situation réelle. Aussi, la photo documentaire me permet de rentrer dans tous ces mondes si différents les uns des autres.

Je ne sais pas si je me considère juste photo-reporter. Je ne sais même pas si je me considère juste photographe… Je m’intéresse a d’autres styles de photo que le reportage, j’expérimente pas mal de choses en portrait. Aussi, mon passé en graphisme me titille régulièrement et je pense essayer de l’incorporer à mon travail à un moment ou un autre.

Julie Glassberg Bike Kill

Julie Glassberg Bike Kill

Focus Numérique :  Vous vivez aujourd'hui à New York ; voyez-vous des différences majeures avec la France, notamment en ce qui concerne le statut de photographe freelance ?

Julie Glassberg : Honnêtement je ne connais pas trop les conditions des photographes en France… J’ai vraiment débuté dans le monde professionnel ici à New York. Donc même s’il m’est arrivé de travailler pour des publications françaises, je garde mon statut de photographe freelance aux U.S.

Pour ce qui est de mon expérience personnelle, je pense avoir eu des opportunités ici que je n’aurais jamais eu en France. J’ai fait un stage au New York Times après l’école et ils m’ont envoyé sur le terrain tous les jours pour shooter 2 ou 3 boulots dans la journée. Bien sûr tout est loin d’être parfait dans le système américain, mais le statut de stagiaire est très différent de celui de la France. J’ai fait de nombreux stages en France après mon école de graphisme, des stages où j’étais censée apprendre le métier de direction artistique aux côtés d’un DA de la boite et où l’on mettait les stagiaires dans un coin à leur faire réaliser des boulots d’été.

On ne leur donnait aucune responsabilité. Ici, aux États-Unis le stagiaire est considéré comme toute autre personne dans l’entreprise. Même s’il est jeune, il peut apporter quelque chose, et cela est bien vu de prendre des initiatives. Pas de cafés, de photocopies, ou de longues journées à archiver les dossiers de la boite.
Ici les employeurs analysent les capacités et qualités actuelles d’un candidat, et non pas son age, ses 10 ans d’expérience, ou s’il connait untel ou untel. Donc cela crée davantage de possibilités. Disons que l’on prend davantage de risques, car il y a un pourcentage de réussite probable.

Julie Glassberg Bike Kill

Focus Numérique : Vous revenez tout juste d'une résidence d'artiste au Japon. Pouvez-vous nous en  dire plus ?


Julie Glassberg : Je viens de réaliser une résidence d’un mois et demi à Tokyo. C’était dans le cadre d’un programme de recherche pour des artistes internationaux.

J’ai particulièrement apprécié que la résidence soit pour toutes disciplines et nationalités confondues. Il y avait donc écrivain, peintre, sculpteur, cinéaste, performance… Cela a rendu l’expérience doublement enrichissante. Depuis longtemps j’ai envie de collaborer avec d’autres artistes, de pouvoir combiner différentes formes d’expression. Cela était donc une situation idéale d’inspiration. Puis je n’étais jamais allée au Japon, et je n’avais pas vraiment voyagé (à part pour rentrer en France une fois par an) depuis que j’habite New York. De plus j’avais un intérêt particulier pour les arts graphiques japonais, le cinéma, et la photographie japonaise. Ce voyage m’a donc permis de m’imprégner de nouvelles expressions esthétiques, de rencontrer des photographes japonais, de découvrir une culture fascinante et inspirante. Je crois que j’avais vraiment besoin de m’échapper et vivre quelque chose d’aussi marquant et transformant. Il faut maintenant que je digère toutes les informations acquises lors de ce séjour et les intègre d’une forme ou d’une autre dans mon travail.

Julie Glassberg Bike Kill

Focus Numérique : Quels sont vos futurs projets ?

Julie Glassberg : J’ai plusieurs idées de sujets en tête. Le tout est de commencer. C’est la chose la plus dure en tant que freelance: de se motiver soit même. De se convaincre que tel sujet ou tel autre vaut la peine de s’investir autant et aussi longtemps.
Aussi, j’ai commencé une rubrique hebdomadaire pour la section Metro du New York Times en octobre qui s’appelle Character Study. Chaque semaine, je pars avec le reporter trouver une personne qui a une personnalité ou activité intéressante à New York. C’est parfois frustrant au niveau photographique, car le temps peut être extrêmement limité ou la situation n’est pas forcément idéale, mais c’est une expérience géniale…
Je compte donc rester à New York encore un temps pour continuer la rubrique, puis je considère partir vivre dans un autre pays par la suite…

www.julieglassberg.com

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