Cet article est tiré de l'ouvrage Passion Photographe
de Steve  Simon paru aux éditions Pearson Éducation.


« Le masque que nous présentons aux autres, et trop souvent à nous-mêmes, peut ne tomber qu'une seconde et révéler ce qui se trouve dessous au travers d'un geste inconscient, un haussement de sourcils, une réaction inattendue, un moment de repos. C'est cet instant qu'il faut saisir. »
Yousuf Karsh

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5.1 Une femme se prélasse sur sa véranda un soir d'été. Extrait du projet America at the Edge. © Steve Simon

La photographie de personnes est assurément le genre de photographie qui est universellement le plus séduisant (5.1). Le visage humain est instantanément reconnaissable et lisible. Un portrait fort perdure ; le temps est figé, l'instant est immortalisé à jamais.

Dès que j'ai commencé à prendre des photos, j'ai été tenté de photographier les gens dans la rue à Montréal, ma ville natale. Mes premières photos de rue étaient prises à la sauvette. Je me déplaçais furtivement, saisissant discrètement des instants sans engager la conversation avec les gens, évitant tout contact. De nature plutôt timide, il m'était difficile de parler à des inconnus.

Mais l'appareil photo m'a permis de surmonter cette crainte. Il devint un prétexte pour rencontrer et photographier des gens aussi dissemblables que fascinants. Ces rencontres furent autant de moments inoubliables qui ont enrichi ma vie. Cela dit, approcher les gens pour les photographier n'est pas facile – c'est cependant indispensable. J'aime bien comparer cette démarche à un plongeon dans l'eau glacée d'un lac : c'est d'abord terriblement inconfortable mais, dès que l'on s'est habitué à la température, c'est fabuleux.

Ce que vous devez surtout retenir des dix étapes est l'injonction de toujours quitter votre zone de confort, que ce soit pour vous déplacer ou lorsque vous envisagez d'autres approches d'un sujet qui vous intimide. Pour beaucoup de gens, y compris moi-même, communiquer avec des inconnus, particulièrement de culture étrangère, est une démarche qui n'est pas facile. D'ici peu, je vous proposerai quelques stratégies qui facilitent l'approche des gens et vous permettront de prendre les photos que vous désirez.

Ce n'est pas que votre photo d'identité sur le permis de conduire ou sur le passeport soit mauvaise. Vous êtes reconnaissable, mais il lui manque souvent les qualités d'un portrait révélant quelque chose de votre personnalité et de votre caractère.

Mon propos ne concerne pas le portrait commercial, qui s'inscrit dans un tout autre domaine. Les photos de gens dont il est question ici ne visent pas à flatter le sujet, bien que j'espère que mon sujet aimera les photos que je prends de lui. Le portrait auquel je fais allusion consiste à saisir un instant évocateur, à révéler une vérité, à interpréter un visage d'une manière personnelle, exacte et précise. Aucun portrait ne saurait restituer entièrement la complexité d'une personne, mais cette représentation peut en montrer un aspect à un moment donné. Ainsi que le disait Richard Avedon : « Toutes les photos sont exactes, aucune d'elles n'est la vérité. »

En tant que photographes, nous avons le pouvoir de déterminer ce que sera l'image finale. Nous pouvons mettre en avant ou atténuer des caractéristiques physiques par le choix de l'éclairage, de l'angle, de la focale et même par le moment du déclenchement, et obtenir ainsi diverses interprétations d'un même visage, dont aucune ne ressemble à l'autre. Le photographe qui réalise un portrait commercial peut choisir un éclairage doux, puis lisser la peau avec un logiciel, tandis qu'un photojournaliste fera exactement le contraire, optant pour un éclairage dur et s'abstenant de toute retouche. À une femme qui se souciait de ses rides, Henri Cartier-Bresson répondit : « C'est la vie, ce sont les marques de la vie. Elles dépendent de ce que les gens ont vécu, et qui est écrit sur leur visage. Je pense que passé un certain âge, on a le visage que l'on mérite. »

L'étude des œuvres des meilleurs portraitistes passés et présents révèle leur capacité à produire avec constance des travaux originaux. Ils ont une vision forte de leur sujet et savent révéler des aspects de sa personnalité qui retiennent l'attention du spectateur.

Il n'existe sans doute aucune technique plus simple que celle de Richard Avedon : un fond blanc et l'usage du grand format révélant impitoyablement la moindre imperfection. Avedon maîtrisait parfaitement sa technique, qui n'était pas aussi simple qu'il y paraissait. Le style de ses portraits d'une grande profondeur psychologique est immédiatement reconnaissable. Ses photos sont séduisantes par leur simplicité. Lorsque vous l'entendiez évoquer l'intensité d'une séance de portrait, de sa concentration, vous compreniez qu'il était à la recherche de quelque chose : un aspect, un instant qui exprimeraient la vérité profonde de son sujet.
                         
« J'ai souvent l'impression que les gens viennent dans mon studio comme chez le médecin ou chez une voyante, pour savoir qui ils sont. Ils dépendent ainsi de moi. Je dois leur accorder de l'attention. Autrement, il n'y aurait rien à photographier. La concentration doit émaner de moi et les impliquer. Elle devient parfois si forte que tout son dans le studio devient inaudible. Le temps s'arrête. Nous partageons une brève et intense intimité. Mais elle n'est pas acquise. Elle n'a pas de passé (…), pas de futur. Et lorsque la pose est terminée, lorsque la photo est faite, il ne reste rien d'autre que la photographie (…). La photographie et une sorte d'embarras. Le sujet s'en va (…) et je ne le connais pas. J'ai à peine entendu ce qu'il racontait. Si je le rencontrais une semaine plus tard dans une chambre, quelque part, je pense qu'il ne me reconnaîtrait pas. Parce que je ne me sentais pas vraiment là. Une partie au moins de moi qui s'y trouvait est maintenant dans la photo. Les photographies ont pour moi une réalité qu'elles n'ont pas pour les gens. C'est au travers des photographies que je les connais. »                        
Richard Avedon

Vous ne cherchez peut-être pas à devenir le prochain Avedon, mais vous désirez améliorer vos photos de gens. Pour cela, de nombreuses et diverses aptitudes sont requises. Le sujet peut se sentir vulnérable face à l'appareil photo ; c'est alors à vous de lui donner l'impression, si c'est possible, qu'il participe au processus photographique. La photographie de gens met toutes vos capacités techniques à l'épreuve. La bonne nouvelle est que c'est à votre portée, comme je vais vous l'expliquer.

Mon approche pour entrer en contact avec les gens est tout d'abord de refuser ce contact. Si quelque chose se passe devant l'appareil photo, je m'approche franchement, je cadre et je déclenche (5.2). Je n'ai pas toujours été capable d'être aussi audacieux, mais mon expérience m'a appris que si vous hésitez, vous manquez la photo.

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5.2   Ce couple ne m'a jamais remarqué, bien que je fusse tout près avec un grand-angulaire. Les gens remarquent parfois la présence, et parfois pas. J'ai des stratégies pour toutes les situations. © Steve Simon

Comme j'utilise le grand-angulaire pour une bonne partie de mon travail, on remarque ma présence dès que je m'approche. Lorsque j'ai été repéré, je me contente de dire : « Oubliez-moi et continuez comme si de rien n'était. » C'est parfois suffisant pour que les gens continuent ce qu'ils faisaient. J'ai obtenu leur permission et je peux travailler la scène. Parfois, ils veulent en savoir plus. Je leur explique alors que je suis un photographe de rue qui prend des photos de ci, de là. Si ce n'est toujours pas suffisant, je leur explique pourquoi je prends des photos. Souvent, le moment fort est passé, ou a changé de nature, et c'est aussi bien ainsi. D'autres fois, il est plus favorable. Mais jusqu'à présent, je me suis toujours arrangé pour préserver ma sécurité et éviter les problèmes.
 
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© Steve Simon

Certains diront qu'il est préférable de s'excuser plutôt que demander la permission. Bruce Gilden, photographe à l'agence Magnum, parcourt les rues, l'appareil photo dans une main et le flash dans l'autre, qu'il pointe subitement dans la figure des piétons qu'il croise et qu'il déclenche avant qu'ils ne se rendent compte de ce qui leur arrive. C'est une technique efficace, comme le prouvent les incroyables photos qu'il obtient ainsi. Mais beaucoup de photographes la trouvent trop agressive et préfèrent s'en dispenser.
 
En tant que photographe, il faut savoir s'imposer pour trouver la meilleure place et le meilleur angle de prise de vue. Gagner la confiance des gens et obtenir un accès à un lieu est primordial car, une fois que vous avez l'autorisation de photographier librement, vous pouvez travailler sans entrave en vous concentrant sur ce qui se passe, comme expliqué à l'Étape 3.

Il n'est pas indispensable que l'accès ou la permission soient formalisés. Un soir d'élections à Harlem, j'ai photographié des gens qui s'étaient réunis pour regarder les résultats sur un écran géant. Je me trouvais en face d'eux, l'appareil photo suspendu au cou ou à la main. Un échange de regard ou un hochement de tête permettait de communiquer sans passer par les mots et me donnait le feu vert pour prendre des photos. Le public continuait à suivre les résultats en ignorant ma présence, ce qui me permit de saisir de vrais moments (5.3). C'est une technique que j'utilise souvent pour me rapprocher des gens avec un objectif grand-angulaire ou normal. Même quand vous êtes à l'étranger et que vous ne parlez pas la langue, il vous reste la possibilité de communiquer par gestes ou par des expressions (5.4).
 

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 5.3  Se placer près des gens avec un grand-angulaire suscite une forme d'intimité avec eux. Lors d'une nuit d'élections à Harlem, j'avais photographié la foule regardant les résultats sur un écran géant. La plupart des gens n'aiment pas se retrouver face à un objectif tout proche ; vous devez-donc prendre les devants. Il est souvent possible de demander la permission sans passer par des mots. Un hochement de tête ou un coup d'œil vous donnera le feu vert. N'inclinez pas trop l'appareil photo vers le haut ou vers le bas, afin d'éviter les distorsions.
© Steve Simon

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5.4   J'avais rencontré ce sosie d'Abraham Lincoln lors d'un reportage sur la Convention républicaine à New York. Je me trouvais juste devant lui avec le grand-angulaire et il regardait vers moi. Vous pouvez souvent obtenir une permission tacite, d'un hochement de tête ou d'un regard, sans que cela change quoi que ce soit à un moment privilégié. © Steve Simon

Mais pour photographier les gens de près, il faut préparer le terrain. La plupart des gens n'aiment pas que l'on mette l'objectif sous leur nez. Établissez préalablement le contact et prévenez les gens que vous allez sans doute approcher l'appareil photo très près d'eux. S'ils ont été préparés à cela, ils ne réagiront pas négativement et vous pourrez prendre les photos que vous désirez.
 
Selon votre niveau de timidité, il vous faudra plus ou moins de pratique pour déterminer la bonne manière de vous rapprocher d'un inconnu et le photographier.

Quand je repère quelqu'un que je voudrais photographier, je ne lui demande pas si je peux le faire. J'essaye d'abord d'engager la conversation car, même s'il m'avait autorisé d'emblée à le photographier, il s'attendrait à ce que je ne prenne qu'une ou deux vues. Or, je ne veux pas m'en tenir à cela. Je tiens à prendre plusieurs photos, car je sais que les meilleures surviennent au cours de la séance de prises de vues, au fur et à mesure qu'elle évolue et que le sujet se sent à l'aise. C'est généralement au bout d'un très grand nombre de déclenchements.

Lorsque la personne accepte la conversation, les chances qu'elle accepte aussi d'être photographiée augmentent. La plupart des gens sont courtois et veulent bien être photographiés une fois que je leur ai expliqué mes intentions (5.5). Lorsqu'ils demandent mes raisons de photographier, la réponse s'étend de la passion pour la photographie à la sociologie, à moins que je leur dise que je suis en reportage. Le plus important est d'être honnête et sincère.
 
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5.5    J'avais rencontré ces clients dans un bar, un soir à Bethlehem, en Pennsylvanie. Je leur avais expliqué que je désirais prendre des photos et, au bout d'un moment, ils oublièrent ma présence. Je pouvais dès lors saisir ce moment authentique. Les gens ne comprennent souvent pas pourquoi vous voulez les photographier, car ils ne vous connaissent pas et vivent une existence normale, loin des regards du public. Mais quand ils savent vos intentions, ils vous laissent souvent prendre les photos. © Steve Simon

Beaucoup de gens ne comprennent pas pourquoi vous voulez les photographier, puisqu'ils ne sont ni connus, ni vos proches. À quoi bon photographier un parfait inconnu ? Et pourtant, un premier refus courtois peut se transformer en acquiescement si le photographe sait faire preuve de sincérité et d'enthousiasme. Beaucoup de gens finissent par être flattés.

De nouvelles idées naissent souvent d'une conversation avec des inconnus. Ce qui m'avait attiré, en eux, devient alors quelque chose de plus en plus profond et signifiant (5.6).


5.6   Cette séance de pose avait commencé hors du domicile de cette femme, au moment où je l'avais remarquée tandis qu'elle parlait avec sa sœur. Au cours de la conversation, je lui parlai de mon projet America at the Edge. La discussion porta sur le patriotisme et elle m'apprit que depuis des années, le drapeau des États-Unis lui servait de ciel de lit. Bien souvent, une conversation avec des inconnus conduit à des photos meilleures et plus intéressantes. © Steve Simon

Cette démarche diffère pour chaque photographe. C'est à vous de déterminer la meilleure approche et vous laisser guider par votre instinct. Il vous faudra de la pratique et il vous arrivera parfois d'essuyer un refus – parce que le courant ne passe pas ou qu'on ne veut pas de vous –, mais il ne faut jamais abandonner. Vous serez récompensé par des photos géniales, vous prendrez de plus en plus confiance en vous ; et lorsque vous parviendrez à surmonter votre appréhension et à quitter votre zone de confort, vous vous sentirez bien, cela vous laissera une impression très positive. Ne soyez pas gêné à l'idée d'aborder des inconnus. Si vous voulez parler à quelqu'un et que n'y parvenez pas, ce sera encore pire la prochaine fois.
 
Un sourire est quelque chose de magnifique, mais il n'est jamais plus énigmatique que lorsqu'il apparaît sur un portrait. Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit. Des photographies remarquables montrent des visages souriants et je ne voudrais décourager personne d'en faire autant. Des gens vont vous sourire. Des gens sont conditionnés à sourire chaque fois qu'un objectif est pointé vers eux. Et pourquoi pas ? Nous avons plus belle prestance lorsque nous sommes heureux, le sourire aux lèvres (5.7). Mais à l'Étape 5, nous ne cherchons pas à prendre une photo pour obtenir l'approbation de qui que ce soit.
 

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5.7   Un sourire est assurément magnifique sur un portrait, comme sur cette photo d'un homme qui rit, prise sur un marché du Lesotho.
© Steve Simon

Si belles qu'elles puissent être, les photos de gens qui sourient sont souvent peu émouvantes. Un sourire met toutes les cartes sur la table. Tout est évident, ne laissant que peu de place à l'interprétation, et manque parfois de cette pérennité des portraits plus pensifs. Quand je parle de sourire, c'est du grand sourire plein de dents qu'il s'agit, et non du petit sourire à la Mona Lisa.
 
Je veille attentivement à éviter les portraits forcés, ceux dans lesquels le sujet gêné et mal à l'aise esquisse un pauvre sourire en coin manifestant son embarras vis-à-vis de l'objectif. Une attitude gênée fait rarement une bonne photo. Cette dernière paraît posée et manque de naturel. Il est important de remarquer cette gêne dès la prise de vue et trouver un moyen de la surmonter afin que le résultat soit plus naturel et plaisant.

Les gens ne se rendent parfois pas compte de leur petit sourire forcé. Je le fais remarquer au sujet, puis je lui demande de se détendre et se laisser aller à ses pensées, mais sans aucun sourire. Je ne demande jamais au sujet de faire semblant d'être heureux ou triste. Si j'estime que quelqu'un sourit trop, je lui demande de prendre un air plus sérieux, plus déterminé. Plus j'en sais sur la personne, plus il m'est facile de lui suggérer à quoi elle doit penser, qui pourrait lui donner une apparence plus personnelle et plus évocatrice (5.8 à 5.10).
 
 
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5.8 à 5.10   Photographier Beene Jempe, en Zambie, ne put se faire qu'en passant du temps avec elle afin de saisir diverses expressions. La Figure 5.9 est la seule que je voulais. C'est celle qui montre le mieux la beauté de cette jeune femme. © Steve Simon
 
J'ai vu des portraits saisissants dans lesquels le sujet semble penser à quelque chose de très grave, pour apprendre par la suite qu'il se demandait en réalité de quoi il dînerait le soir, ou autre pensée insignifiante. Ce qui compte le plus n'est pas ce à quoi cette personne pense véritablement, mais ce qui émane du portrait lui-même.
 
Sam Abell, photographe au National Goegraphic Magazine, parlait de la puissance des portraits dans lesquels le sujet semble être « en lui-même ». Ce sont des photos à l'atmosphère pensive, où l'émotion se lit sur le visage. Ces images énigmatiques sont intéressantes, parce qu'elles obligent le spectateur à interpréter le sujet et l'ambiance.

La photo prise par Mannie Garcia lors d'une conférence de presse du président Barack Obama est un excellent exemple de portrait évocateur. C'est une photo très réussie, avec une belle expression. Je maintiens que si Obama avait largement souri dessus – ou sur le traitement graphique que Shepard Fairey en a faite – elle ne serait jamais devenue emblématique. L'expression pensive d'Obama – la photo a été prise lors d'une conférence de presse pour aider le Darfour – a contribué à son intérêt universel.

À quel point sommes-nous friands de ce qui sort de l'ordinaire ? Il suffit de voir la quantité de photographes chevronnés devant la Maison Blanche et d'écouter l'intense vrombissement causé par les innombrables déclenchements, dès que le président fait le moindre geste, comme lever la main ou pointer le doigt.

Nous autres photographes sommes d'indécrottables optimistes, toujours dans l'attente de quelque chose de bien, de meilleur. Nous voulons le maximum. Si cela ne marche pas, nous essayons autre chose. Nous transportons la séance de prise de vues à l'extérieur, ou dans un autre environnement. Nous changeons d'objectif ou faisons tout bonnement une pause pour nous rafraîchir les idées ou en parler avec le sujet.

Lorsque Yousuf Karsh ôta le cigare de Winston Churchill – qui s'en offusqua – lors d'une séance de photo en 1941, le portrait qui en résulta, dans lequel le froncement de sourcils traduit une forte détermination, est sans doute l'œuvre la plus connue de Karsh (5.11).
 
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5.11   Winston Churchill par Yousuf Karsh, 1941.
© The Estate of Yousuf Karsh

 
Le visage humain est généralement l'élément important de tout portrait. Il existe une infinie variété d'expressions, dont chacune révèle et communique quelque chose de différent. Quand vous contemplez un portrait remarquable, vous ne faites pas que regarder : vous ressentez. William Albert Allard dit qu'il cherche à réaliser des portraits qui donnent l'impression d'en apprendre un peu plus sur la personne : ce qu'elle fait dans la vie, qui elle pourrait être, ce que pourrait être son existence, et même la musique qu'elle pourrait aimer.

Et bien souvent, tout est dans les yeux.

En argentique, il est quasiment impossible de modifier un portrait à partir d'un négatif, parce que la réussite de la photo tient entièrement aux yeux. La moindre intervention sur un œil peut ruiner complètement un portrait. C'est devenu un lieu commun d'affirmer que les yeux en disent long et communiquent ce qui ne peut être exprimé.
 
Contact visuel, ou non

Quand le sujet établit un contact visuel avec l'objectif, son intensité est aussi forte avec celui qui regarde la photo qu'elle l'était avec le photographe. De ce fait, si le sujet veut bien vous révéler un peu de ce qui se cache derrière son apparence, cette communication plus profonde émanera également du portrait (5.12).
 

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5.12   Pour cette série sur le Festival des Jumeaux à Cleveland, j'avais choisi quelques photos sur lesquelles les sujets regardent directement l'objectif, et donc le spectateur, et quelques photos où ils regardent ailleurs. Quand j'en ai le temps, je m'efforce toujours de faire les deux pour mes portraits. © Steve Simon

Le regard direct peut être extrêmement puissant, mais il peut aussi se porter au-delà de l'appareil photo. Je m'amuse souvent à dire au sujet qu'il ne doit pas fixer l'objectif, mais regarder plus loin, vers l'avenir. Ce type de portrait peut être très naturel et parfois donner l'impression d'avoir été pris sur le vif. Une controverse existe pour savoir si l'on doit ou non opter pour la franchise du regard direct vers l'objectif, et par là même jusqu'au fond des yeux de celui qui regarde la photo. Il est recommandé de réaliser chacun de ces portraits, puis de sélectionner celui qui donne le meilleur effet.
 
La spontanéité

Après toutes ces années à photographier, je suis parfois encore surpris du résultat de mes prises de vues. L'image que je croyais exceptionnelle au moment de déclencher s'avère décevante, alors qu'une autre que j'avais prise sans trop y penser se retrouve en bonne place dans la sélection finale. La raison tient en bonne partie en un regard ou un geste, un hasard heureux, mais fugace, saisi presque inconsciemment par un déclenchement impulsif. Ces bonheurs photographiques sont à l'origine de mes plus grandes joies. Vous devez avoir les reflexes d'un photographe de sport pour saisir ces moments, et il est toujours bon d'encourager la spontanéité lors de vos interactions avec le sujet (5.13).
 
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5.13   L'incurvation du pied de la fillette n'est qu'un petit élément dans l'image, mais ce mouvement est très révélateur. © Steve Simon

 
C'est le petit élément très discret qui transforme un portrait en image remarquable. Pour cela, il faut travailler le sujet et la situation tout en espérant et en favorisant la spontanéité. Je sais par expérience que certains des moments les plus exceptionnels se produisent après la séance de prises de vues, quand le sujet commence à se détendre. C'est le moment d'être vigilant et ne pas cesser de prendre des photos (5.14 et 5.15). Vous devez être prêt à saisir l'inattendu. Il est agréable de passer beaucoup de temps avec quelqu'un et bénéficier de moments véritablement naturels, mais on ne dispose pas toujours de tout ce temps.
 

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5.14 et 5.15   Soyez toujours prêt. Les meilleurs moments se produisent lorsque la partie purement formelle de la séance de photo prend fin. C'est en effet souvent à ce moment-là que les gens baissent la garde et que surgissent les meilleures occasions pour des portraits.
© Steve Simon

Sur les portraits les plus forts, les gens semblent généralement à l'aise en présence du photographe. Veiller au confort du sujet et l'impliquer dans les prises de vues devraient être vos priorités, car toute séance de pose est en réalité une collaboration, un travail d'équipe. Cela signifie que vous devrez parfois sacrifier le meilleur angle ou le meilleur éclairage. Le contenu et l'expression ne s'accommodent pas forcément de la perfection technique.

Mettre le sujet à l'aise exige souvent que le photographe prenne le contrôle des opérations. Vous devez être sûr de votre comportement et de votre virtuosité technique. Si le reportage concernant le sujet est un projet à long terme, attardez-vous dans l'environnement dans lequel vous travaillerez et faites preuve de patience. Il faut du temps aux gens pour se détendre et vous accepter dans leur monde.

Sachez que la plupart de vos sujets ne sont pas des modèles professionnels et ne sont pas habitués à être photographiés. Rappelez-vous comment vous vous comportiez vous-même devant un appareil photo. La plupart des photographes que j'ai rencontrés ne sont pas très tranquilles à l'idée d'être photographiés, et sont plus à l'aise derrière l'appareil photo que devant. Il n'est pas facile d'être le sujet. C'est pourquoi tout ce que vous pourrez faire pour rendre cette expérience positive pour votre sujet augmentera sa confiance en vous.

Le sujet ne sachant pas ce qu'il doit faire et vous interrogeant du regard, vous devez le mettre à l'aise en lui donnant des directives précises. Même si vous n'êtes pas très sûr de vous, essayez de vous donner une certaine contenance. Vous devez certes contrôler la situation, mais aussi savoir vous mettre en retrait afin de laisser le sujet être lui-même. Un silence gêné peut parfois être à l'origine d'une représentation réelle et exacte du sujet.

Vous devrez parfois demander au sujet de ne pas parler. Le mutisme est le bienvenu pour éviter les expressions faciales peu flatteuses qui se produisent à un moment ou à un autre au cours d'une conversation, et que l'appareil photo peut figer. Ce n'est évidemment pas ce que vous recherchez. Veillez à minimiser tout ce qui peut gêner, notamment ce qui pourrait faire grimacer le sujet.

Il faut parfois du temps aux gens pour se détendre et être eux-mêmes, mais votre assurance et quelques aimables encouragements tout au long de la séance de photos peuvent favoriser cet état d'esprit. Si vous vous heurtez à des difficultés – techniques ou autres –, le sujet s'en rendra compte et s'en voudra même de ces problèmes. Il est très difficile de récupérer une séance de prises de vues qui tourne mal.

Comme vous le savez déjà, je suis assez réticent à montrer les photos sur l'écran de visualisation. Cet intermède peut faire retomber l'ambiance de travail qui s'était élaborée au cours de la séance. Il arrive aussi parfois que le sujet se déteste sur les photos. Il est alors très difficile de continuer à photographier. Cela dit, mon collègue Joe Holmes se sert parfois des photos sur l'écran de visualisation pour évacuer une tension. Quand il photographie dans la rue et que le sujet le prend mal, Joe va vers lui en l'interpellant : « Je viens juste de prendre cette photo géniale de vous. Regardez-moi ça ! »
 
LA CHEF DU VILLAGE
 
Pour ce portrait d'Alina Seqhibolla, 95 ans et chef de village, la lumière à l'extérieur était trop dure et intense. Je lui demandai par le truchement de mon interprète si elle voulait bien être photographiée à l'intérieur de sa case, ce qu'elle accepta. Je m'aperçus alors à quel point il faisait sombre. Le seul éclairage était la lumière qui entrait par la porte, et il y avait une petite ouverture près du lit.
 
Je n'avais pas le temps d'installer un flash et je savais qu'avec le matériel que j'avais à l'époque, un Nikon D2X, il ne fallait pas trop augmenter les ISO si je tenais à avoir une excellente qualité d'image. Donc, avec le zoom 17-55 mm ouvert au maximum, à ƒ/2.8, je m'arcboutai et pris une série de photos à 1/8 s et à 1/15 s (5.16 à 5.21).
 
Je savais que beaucoup d'images seraient floues à cause du bougé de l'appareil photo et du sujet. C'est pourquoi je réglai la cadence de prise de vues maximale, puis je pris une rafale de photos. Une partie d'entre elles seraient certainement nettes.
L'autre problème était que les expressions du visage d'Alina étaient souvent tourmentées, ce qui m'obligea à prendre bien plus de photos que je n'en aurais fait normalement pour obtenir celle correspondant à ce que j'avais vu : une noble et digne femme, dont l'âge respectable avait fait d'elle la chef du village. Plus d'une centaine de photos furent prises en quelques minutes. Celle-ci était la seule de ce genre, celle que j'espérais obtenir (5.21). En travaillant le sujet et avec un peu de chance, on finit toujours par arriver à ses fins.

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5.16 à 5.21   Dans une série de photos insatisfaisantes, toutes prises à des vitesses d'obturation lentes, se trouvait celle qui est réussie. © Steve Simon
 
Tout au long de ma carrière, le portrait sur commande s'est révélé être un excellent moyen pour connaître d'autres personnes. Il m'a parfois mené à de nouveaux travaux et à nouer des amitiés. Mais surtout, il m'a offert l'occasion de parfaire mes relations avec le sujet et me mettre plus à l'aise quand je photographie des gens.

Dès que l'on me confie une commande, je me documente sur la personne. Même si elle n'est pas très connue, il est parfois possible de trouver des photos d'elles avec la fonction Images de Google, ce qui me permet de connaître son apparence et de savoir comment d'autres photographes l'ont représentée lors de précédentes séances de pose.

Le responsable de la photo du magazine m'indique généralement le genre de portrait que je dois prendre et dans quel contexte il sera utilisé. S'il est appelé à illustrer un article en particulier, un brouillon de ce texte est généralement disponible et me donne des idées sur le style de prise de vue. Mais il est aussi très agréable d'avoir carte blanche et de pouvoir opérer comme vous l'entendez (5.22).
 

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5.22   La force des mains de la grand-mère en dit suffisamment sur elle, sans qu'il soit nécessaire de montrer son visage. © Steve Simon

Après mes recherches, j'ai généralement une idée de départ, même si je n'ai parfois pas la moindre idée des lieux où la photo sera prise. Cela dit, j'évite de me sentir lié à des préjugés, car des opportunités nouvelles et meilleures se présentent souvent d'elles-mêmes. Au moment de réaliser le portrait, je recherche un emplacement en tenant compte de la lumière et des qualités esthétiques de l'arrière-plan. Le temps est souvent limité, de sorte que le choix de l'arrière-plan est souvent le seul qui vous soit offert (5.23).
 

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5.23   Dès que j'ai trouvé un arrière-plan qui convient, je me concentre sur l'expression et sur l'instant. © Steve Simon
     
« Jusqu'à présent, j'ai appris que le plus important, lorsque vous photographiez quelqu'un dans une chambre ou à l'extérieur, n'est pas d'examiner le sujet, mais son arrière-plan. »
Alfred Eisenstaedt

L'environnement dans lequel vous placez le sujet en dit long et améliore le portrait sur le plan esthétique, en mettant la composition en valeur. Recherchez des éléments symboliques ou emblématiques discrètement inclus dans le cadre. L'arrière-plan ne doit pas être trop évident, ni trop littéral. Vous opterez peut-être pour une mise au point sélective, qui rendra le premier-plan et/ou l'arrière-plan flou afin de mettre l'accent sur votre sujet. Il est incroyable de voir à quel point un arrière-plan flou, mais néanmoins « lisible », parvient à donner de l'importance au sujet principal net.

En règle générale, plus vous disposez de temps, mieux c'est, mais vous ne devez pas vous attarder inutilement chez le sujet. Faites le maximum pour obtenir le temps dont vous avez besoin, mais sachez déceler la lassitude du sujet.

Il est recommandé d'essayer différents décors, de varier les points de vue et la profondeur de champ. Apprenez par l'expérience. Cadrez le visage serré, puis reculez pour montrer l'environnement, et encore plus afin de disposer d'une vaste gamme d'images, parmi lesquelles vous ferez votre sélection ensuite. Les compositions les plus simples sont souvent les plus efficaces. La règle du « moins est plus » s'applique parfaitement.

J'apprécie beaucoup de pouvoir rencontrer le sujet avant les prises de vues, d'en parler avec lui et d'écouter ses suggestions tout en lui faisant savoir ce que j'attends de lui. C'est un travail collaboratif. Je commence généralement par laisser les gens faire ce qu'ils ont envie de faire, sans intervenir. Après la conversation préalable, j'évite de trop parler au cours de la séance de photos, sauf pour donner courtoisement des directives de temps en temps, ou pour encourager le sujet. Je dois en effet rester dans la « zone photographique », me concentrer en gardant l'œil sur ce qui est important : la réalisation d'un portrait fort et évocateur (5.24).
 

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5.24   Budd Schulberg, l'auteur du livre Sur les quais dont a été tiré le célèbre film d'Elia Kazan. J'eus le temps de rencontrer Budd Schulberg et de collaborer avec lui pour trouver les lieux, pour ses portraits, qui correspondaient le mieux à son œuvre. © Steve Simon

Il est toujours recommandé d'occuper les mains du sujet, en lui demandant par exemple d'appuyer le menton dessus, mais j'aime aussi savoir ce que je peux lui demander pour qu'il se sente bien. Vous pouvez aussi vous inspirer de portraits que vous avez vus dans des journaux ou dans des magazines afin de développer votre propre style de portraitiste.
 

Beaucoup d'éléments entrent en jeu pour réussir un portrait, notamment la lumière, dont il ne faut jamais sous-estimer les qualités. Un bel éclairage peut contribuer à révéler la personnalité du sujet que vous photographiez. La lumière doit être contrôlée et travaillée en finesse. Il n'est pas nécessaire qu'elle soit compliquée, mais elle doit être appropriée au sujet.
 
À l'Étape 6, vous apprendrez à suivre l'évolution de la lumière. Elle change tout le temps et la bonne lumière n'est pas forcément là lorsque vous en avez besoin. Le contrôle des jeux d'ombres et de lumière dans vos portraits est l'une de vos tâches les plus difficiles et les plus stimulantes. Nous étudierons quelques moyens faciles de mettre la lumière à profit et de l'améliorer grâce à quelques techniques simples.

Il faut aussi tenir compte de la qualité de la lumière. Dans un ciel de midi sans nuage, le soleil produit une lumière dure, avec des ombres profondes et bien découpées, comparable à la lumière crue d'un flash. Mais quand vous photographiez des gens, vous préférez que la lumière soit plutôt douce.

Source plus grande, lumière plus diffuse

Plus une source lumineuse est de grande taille, plus sa lumière est diffuse. De même, plus la source lumineuse est proche, plus sa lumière est diffuse. Les caractéristiques de la lumière sont notamment sa couleur, sa qualité et sa direction. Les principes qui s'appliquent sont les mêmes, qu'il s'agisse de la lumière du soleil ou de celle d'un flash.

Lorsque le soleil est masqué par les nuages, il les éclaire et en fait une vaste source d'éclairage qui diffuse vers le sol une douce lumière presque sans ombre. Cette lumière diffuse, idéale pour le portrait, peut être reproduite avec un flash : il suffit d'envoyer l'éclair vers le plafond ou vers un mur, qui deviennent de vastes sources d'éclairage indirect. Il est important de connaître ces notions, car elles permettent de mieux comprendre le conseil que je donne toujours pour l'utilisation d'un flash, à savoir qu'il faut le déporter afin de l'éloigner de l'appareil photo, ou en orienter la tête vers le plafond ou vers un mur pour obtenir un éclairage indirect (5.25).
 

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5.25   Un diffuseur faisant office de boîte à lumière, placé sur la fenêtre du flash, a été utilisé pour obtenir un éclairage diffus et flatteur.
© Steve Simon

La direction de la lumière est aussi un élément important, car d'elle dépendent les endroits qui seront dans l'ombre, ainsi que les jeux d'ombres et de lumière qui produisent l'impression de tridimensionnalité sur une photographie en deux dimensions.
 
La lumière étant primordiale dans un portrait, la première chose que je fais est d'accéder à de la lumière naturelle, puis d'estimer s'il faut l'améliorer à l'aide d'un réflecteur ou d'un flash d'appoint. Est-il possible de déplacer le sujet à un endroit où la lumière est plus belle pour un portrait ? Je recherche les zones situées dans une ombre découverte, à moins que je ne préfère obtenir un effet de contre-jour en ouvrant le diaphragme de deux valeurs, ce qui expose pour le sujet tout en produisant à l'arrière-plan de dramatisantes hautes lumières, presque grillées.

Si la lumière ambiante n'est pas parfaite, j'utilise le flash d'une manière qui paraît naturelle. Simuler un flux de lumière douce parvenant d'une fenêtre à l'aide d'un simple éclairage indirect orienté vers le plafond peut produire des résultats spectaculaires.
 
Faites simple

L'une des erreurs courantes, à propos du flash, consiste à croire qu'il n'est utile que lorsque la lumière ambiante est faible. J'aime bien augmenter la sensibilité ISO pour exploiter la lumière ambiante, parce que l'éclairage est alors très régulier et que le flash détruirait l'atmosphère. Mais quand la lumière est abondante, le flash peut aussi s'avérer fort utile pour déboucher les ombres denses afin d'obtenir un résultat plus plaisant.

Je recommande toujours de faire simple, sur le plan technique, afin que vous puissiez consacrer l'essentiel de votre attention au sujet, au cadrage et à l'instant du déclenchement. C'est pourquoi je limiterai mon propos à tout ce que vous pouvez obtenir avec seulement un éclairage complémentaire ou un réflecteur, et c'est déjà beaucoup. Il n'est pas difficile d'ajouter un second éclairage pour les cheveux ou un troisième éclairage – d'appoint – pour des travaux de presse. Mais pour le moment, nous ferons simple.

Quand vous avez choisi l'endroit où prendre les photos, vous devez réellement vous préoccuper de la lumière. Si elle est diffuse et régulière, vous n'aurez peut-être pas du tout besoin d'un éclairage supplémentaire. Comme je l'ai mentionné précédemment – mais cela vaut la peine de le rappeler – les capteurs donnent de très beaux résultats en lumière faible, même sans flash.

Mais en tant que professionnel confronté à de nombreuses situations photographiques, vous devez être capable de délivrer d'excellentes photos même si la lumière n'est pas formidable. J'utilise souvent l'un de ces petits réflecteurs circulaires à surface blanche, argentée et dorée. Ils fonctionnent particulièrement bien lorsque le sujet est à contre-jour. Vous les utilisez pour renvoyer un peu de lumière diffuse, ou pour obtenir un éclairage plus dur, mais néanmoins neutre avec le réflecteur argenté (5.26), ou encore un éclairage chaud avec le réflecteur doré.
 

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5.26   Sur la photo de droite, la lumière est renvoyée vers les personnages par un réflecteur argenté. La différence avec l'éclairage d'ambiance dur et peu flatteur est évidente. © Steve Simon

Le réflecteur doré en fait un peu trop à mon goût. Je préfère un éclairage neutre, que je pourrai toujours réchauffer en post-traitement si je le désire. Si je travaille sans assistant, je demande à un badaud de tenir le réflecteur. Je voyage parfois avec un support d'éclairage et une pince pour tenir le flash ou le réflecteur. Un peu d'expérience est cependant nécessaire pour déterminer l'angle qui convient le mieux pour le réflecteur. Par temps clair, il faut veiller à ne pas éblouir le sujet pendant que vous réglez l'orientation du réflecteur, ce qui le ferait cligner des yeux face à l'objectif. Commencez par le diriger vers vos pieds, puis inclinez-le peu à peu, jusqu'à ce que la lumière réfléchie soit répartie sur le sujet.

Un seul flash ouvre d'infinies possibilités créatives faciles à mettre en œuvre. Toutes les photos au flash sont en réalité deux images en une seule : celle éclairée par la lumière ambiante, dont l'exposition est contrôlée par le temps de pose (la vitesse d'obturation) et celle éclairée par le flash, dont l'exposition est déterminée par la puissance de l'éclair et l'ouverture du diaphragme.

La gestion de ces deux expositions permet de choisir si l'éclairage au flash doit dominer dans la photo, ou s'il faut privilégier la lumière ambiante. Vous pouvez aussi équilibrer ces deux éclairages en jouant sur la vitesse d'obturation, le diaphragme et la sensibilité ISO.

J'ai généralement une idée de ce que je veux obtenir du sujet. Je commence donc avec la lumière ambiante pour voir comment la scène sera rendue et comment j'utiliserai le flash pour révéler le caractère de cette personne. Souvent, c'est la lumière ambiante qui révèle le contexte environnemental. Je définis ensuite l'ambiance en l'éclaircissant ou en l'assombrissant.

 
Nous désirons tous contrôler la manière de réaliser un portrait. C'est pourquoi il est recommandé d'étudier attentivement le mode d'emploi du flash en mode manuel, car c'est ainsi que vous obtiendrez des résultats satisfaisants et réguliers. Beaucoup de flashes récents peuvent être utilisés de la pleine puissance à 1/128e de leur puissance, soit sept niveaux de réglage. C'est ensuite à vous de déterminer, par approximations successives, comment équilibrer la lumière du flash et la lumière ambiante.

Cela dit, aujourd'hui, les flashes TTL (NdT : Through The Lens, « à travers l'objectif » ; un pré-éclair revenant par l'objectif est analysé pour calculer automatiquement l'exposition) prennent en charge toutes ces estimations. Ils fournissent la plupart du temps une exposition exacte tout en vous permettant de choisir la vitesse d'obturation afin de contrôler la lumière ambiante. J'ai appris à faire confiance à ce procédé (5.27).
 

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5.27   Le flash d'appoint a allumé des petits reflets dans les yeux de ce cow-boy de rodéo à Raymond, dans l'Alberta. © Steve Simon

J'aime aussi l'effet que produit la synchronisation à vitesse d'obturation élevée qui permet, avec un boîtier Nikon ou Canon, d'utiliser le flash jusqu'au 1/8000 s. Cette fonctionnalité permet de laisser le flash dominer dans la scène, même en utilisant une très grande ouverture afin de réduire la profondeur de champ à presque rien, et mettre ainsi en valeur les yeux du sujet. Elle est cependant gourmande en énergie électrique (NdT : Plusieurs éclairs à très bref intervalle sont envoyés pendant que la mince fente entre les deux rideaux parcourt le capteur). Si vous utilisez fréquemment la synchronisation à vitesse d'obturation élevée, il est conseillé d'emporter un jeu de piles supplémentaire.

La plupart des systèmes d'appareil photo d'une même marque permettent de placer plusieurs flashes où vous le désirez et de les commander sans fil. Un flash distant incliné à 45 degrés vers le haut est un bon point de départ pour des essais. J'utilise souvent un cordon de liaison TTL reliant le flash au boîtier. Il me permet de tenir le flash à bout de bras tout en déclenchant. Le seul fait d'ôter le flash du sabot porte-accessoire et de le déporter produit un beau modelé très naturel (5.28 et 5.29). J'aime bien utiliser le cordon dans ces situations, car il est fiable ; le flash est toujours déclenché. Les rares fois où j'utilise le télédéclenchement sans fil optique – et non par radio –, le flash risque de ne pas se déclencher si un obstacle arrête le faisceau infrarouge.
 

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5.28   La synchronisation à vitesse d'obturation élevée m'a permis de photographier cette femme en plein midi à ƒ/1.4, avec un flash Nikon SB‑900 incliné à 45 degrés. L'éclairage rappelle celui d'un studio et la mise au point très sélective met le sujet en valeur. © Steve Simon

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5.29   Le flash incliné vers le haut à 45 degrés fait ressortir l'écrivain Dennis Lehane du décor. © Steve Simon

En raison de la grande sensibilité ISO des actuels capteurs, j'ai tendance à faire des essais en lumière ambiante. Il existe sur le marché quantité d'éclairages à diodes électroluminescentes (DEL) équilibrés pour la lumière du jour, permettant d'ajouter un peu de lumière pour faire subtilement ressortir le sujet de son environnement. En lumière ambiance, vous ne bénéficiez pas de la brièveté de l'éclair du flash, mais vous voyez où vous allez, ce qui peut accélérer le processus de prise de vue, notamment dans un contexte évoluant rapidement – surtout lorsque vous trimballez en plus un support d'éclairage télescopique pour orienter la lumière.

Vous apprendrez rapidement les meilleures pratiques à respecter dans la jungle des éclairages mixtes que n'importe quel photographe est susceptible de rencontrer. L'expérience aidant, vous apprendrez à choisir les éclairages les plus appropriés dans les situations difficiles, tout en préservant votre temps pour ce qui est important : vous occuper de votre sujet afin de saisir des instants forts et dynamiques magnifiquement éclairés.

Étape 5 ACTION - Le portrait évocateur : craintes et rêves

Peu à peu, photographier les gens devient de plus en plus facile. Établir le contact rapidement et sincèrement est une aptitude qui se développe avec de la pratique. Pour beaucoup d'entre nous, photographier les gens et aller vers des inconnus nous oblige à quitter notre zone de confort. Voilà une bonne raison de relever le défi de cette Étape 5.

Dans un lieu public animé, allez à la rencontre de trois personnes que vous ne connaissez pas, l'appareil photo en bandoulière, et entamez une conversation. Dites-leur qui vous êtes et ce que vous faites. Vous pouvez utiliser le présent exercice comme prétexte pour la conversation.

Voyez si vous parvenez à convaincre ces personnes de vous faire part de leurs plus grandes phobies : cela peut être la phobie de parler en public, la crainte de la mort, la peur en avion, n'importe quoi d'autre… Vous devrez sans doute vous débrouiller pour amener ce sujet ; ne l'abordez pas d'emblée dans la conversation. Ou alors, demandez-leur ce qu'est leur rêve le plus secret. Cela peut être ce qu'ils choisiraient si un de leurs vœux pouvait devenir réalité, ou la réalisation d'un rêve d'enfant. Si la personne veut bien s'ouvrir à vous, notez la réponse, puis demandez à prendre une photo d'elle. Débrouillez-vous pour avoir un peu de temps afin de pouvoir varier les prises de vues.

Le portrait doit refléter la crainte ou le rêve de la personne. Demandez-lui d'y penser intensément pendant que vous prendrez les photos, si la situation le permet. Prenez quelques photos dans lesquelles le sujet regarde l'objectif, et d'autres où il regarde ailleurs. Examinez attentivement la totalité du champ, dans le viseur, et surveillez la lumière. Changez au besoin d'endroit pour un meilleur arrière-plan ou une plus belle lumière. Prenez aussi bien des photos cadrées très serré que des silhouettes prises au téléobjectif. Pensez à l'ambiance. Soyez créatif.

Plus vous approcherez des inconnus d'une manière amicale, plus il vous sera facile de le faire et plus vous prendrez confiance en vous. Cette étape peut être délicate à mettre en œuvre, et tous les gens que vous rencontrerez n'auront pas forcément le temps ou l'envie de vous faire plaisir. Ne vous découragez pas des refus. Persévérez et vous serez récompensé.

 

Cet article est tiré de l'ouvrage
Passion Photographe de Steve  Simon paru aux éditions Pearson Éducation.

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Steve Simon
 
Photographe passionné depuis l'âge de 12 ans, Steve Simon a tenu des conférences dans le monde entier. Son travail a été exposé trois fois au festival Visa pour l'Image. Ses tirages font partie de nombreuses collections permanentes. Il a été récompensé par les prix The Art Director’s Club of New York, Canada Council Grant, The Global Health Council Media Award, Canadian Photojournalist of the Year et le PX3 2008 et fut nommé pour le Prix Alfred Eisenstaedt de la photographie de magazine. Il est actuellement photojournaliste, enseignant à la School of Visual Arts et hébergeur de This Week in Photography.

 

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ISBN : 978-2-7440-9436-1
Copyright © 2012 Pearson Education France.
Tous droits reservés

Traduction : Bernard Jolivalt
Composition : Compo-Méca
The passionate photographer
Copyright © 2012 by Steve Simon except where noted
All photography © Steve Simon except where noted A
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