Dorothy Shoes est une jeune photographe française dont l'univers oscille entre onirisme et nostalgie, porté par une mise en scène empreinte de poésie et un délicat travail de la couleur. À un peu plus de 30 ans, le parcours de Dorothy Shoes compte déjà de nombreuses expositions en France et sur plusieurs continents. Sa série "Et demain ? Portraits d'Avenir" a été récompensée à deux reprises en 2010, avec le premier prix du concours national Parole Photographique, présidé par Christian Caujolle (fondateur de l’agence VU), ainsi que le premier prix de La Bourse du Talent / Portrait, organisé par photographie.com et qui a donné lieu à une exposition à la BNF François Mitterrand en décembre 2010.

Focus Numérique – Quel est le parcours qui vous a amenée à la photographie ?

Dorothy Shoes – Photographe autodidacte, j’ai une formation de comédienne. Mon lien avec le théâtre s’est affiné au fur et à mesure des années et, petit à petit, je me suis rendu compte que ce qui me tenait vraiment à cœur n’était pas d’interpréter des histoires, mais de raconter mes propres histoires. La photographie est venue à moi de manière assez naturelle et s’est vite imposée. Je l’utilise comme moyen, c’est une prise de parole, qui me permet dans une autonomie presque totale de dire ce que je souhaite à travers mes images.

Focus Numérique – La mise en scène est importante dans vos images. Pouvez-vous nous expliquer comment vous procédez ?

Dorothy Shoes – Souvent je réalise le croquis de la photographie que j’ai en tête, je fais des repérages dans les rues, je pars à la recherche de matières essentiellement, et suis souvent en quête de petits accessoires. D’ailleurs parfois je les fabrique moi-même. Ce qui m’importe c’est d’être en mesure de faire par moi-même. Je ne suis pas quelqu’un qui rêve dans le vide. Alors sans frustration aucune, je ne veux pas dépendre de moyens financiers, ou de désirs irréalisables. Sans effort, mes envies s’accordent avec leurs buts.

Focus Numérique – Quel matériel photo utilisez-vous ?

Dorothy Shoes – Un Nikon D300, une optique 35 mm, une 50 mm, et un zoom de base 18-70 mm.

Focus Numérique – Comment définiriez-vous l'univers représenté dans vos images ?

Dorothy Shoes – Un travail narratif sur le seuil du surréalisme, des portraits intimes proches de la fable.

Focus Numérique – Pouvez-vous nous raconter comment est née la série "Et demain ?" Quelles ont été les réactions des personnes photographiées ?

Dorothy Shoes – J’ai suivi des études d’art-thérapeute il y a longtemps, dans le but d’intervenir en milieu carcéral et médical en tant que comédienne. Devenue photographe, j’ai toujours gardé intact le désir d’agir en prison. J’ai donc proposé des ateliers dans plusieurs centres pénitentiaires avec pour axe de travail la perspective d’avenir des personnes détenues. À travers la photographie, l’écriture et des autoportraits dessinés, les participants se sont penchés vers leur sortie de prison et les émotions vives et complexes que cela génère chez eux. Je les ai ensuite photographiés masqués par leurs autoportraits. Malgré une administration lourde et des conditions de réalisation appuyées, ces ateliers se sont toujours bien déroulés, et ont donné lieu à des échanges riches et sincères.

Focus Numérique – La série "TAPS - Extinction des feux" a été réalisée au Chili, avec Hector Castro, un habitant de la ville où vous avez réalisé ces images. Quelle en a été la genèse ? Comment avez-vous choisi ce modèle ? Comment s'est passé le travail de mise en scène ? Pourquoi avoir voulu travailler sur ce sujet ?

Dorothy Shoes – J’ai découvert la ville fantôme d’Humberstone dans le désert d’Atacama au printemps 2010 et suis tombée immédiatement amoureuse de la poésie du lieu. Je n’ai donc pas réfléchi longtemps et j'ai décidé de travailler autour de cette ancienne cité minière. Depuis la France, de messages en pagaille aux bouteilles à la mer, je suis partie à la recherche d’hommes ayant vécu à Humberstone avant son abandon. Hector Castro a fait partie des réponses positives que j’ai eu la chance de recevoir. Notre lien par messages était très bon, Hector semblait d’une générosité étonnante dans son envie d’impliquer mon projet, et c’est donc naturellement que j’ai décidé de travailler avec lui. À 75 ans, Hector a été un modèle incroyable ! Patient, enthousiaste il posait pour moi 5 heures par jour. J’étais accompagnée de Clément Darrasse (photographe-plasticien et vidéaste) qui m’a beaucoup aidée sur place dans l’organisation, la mise en place, la traduction en espagnol et sur l’ensemble du projet. Avec cette série, j’ai voulu traiter de la solitude de l’homme face à ses souvenirs, face à l’absence et face aux paradoxes de la civilisation.

Focus Numérique – La post-production est-elle une part importante de votre travail ? Est-ce quelque chose que vous visualisez avant même de photographier ?

Dorothy Shoes – Oui, elle représente la moitié du travail. Dans le sens où c’est lors de la post-production que je crée l’atmosphère particulière de l’image, je peaufine les chromies, les contrastes, et joue avec la désaturation. Sans visualiser totalement le rendu final d’une image au moment de la prise de vue, je sais de plus en plus précisément où je veux l’emmener.

Focus Numérique – Avez-vous également un travail de commande ? Si oui, comment faites-vous le lien entre votre univers si particulier et ce type de projet ?

Dorothy Shoes – Oui, je suis notamment photographe pour les éditions du Rouergue, je réalise les couvertures de deux de leurs collections ; je travaille également régulièrement pour des musiciens, et j’ai signé la Une ainsi que le dossier spécial du Monde Diplomatique du mois de novembre 2011. Chaque travail de commande nécessite la rencontre entre deux visions. Celles du demandeur et mon univers photographique. Cela demande le respect mutuel des attentes de l’un et des propositions de l’autre. Une forme de négociation délicate, mais souvent heureuse.

Focus Numérique – Vous étiez récemment au Groenland. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce projet ?

Dorothy Shoes – Pour plusieurs raisons, ce voyage au Groenland a été difficile : les conditions climatiques bien sûr, mais aussi l’omniprésence de la nuit n’était pas évidente à vivre. Il ne faisait jour que de 11h30 à 13h30 à peine, et ne travaillant qu’en lumière naturelle, c’était une véritable course contre la montre... Ce voyage était l’objet de plusieurs projets et malheureusement tous n’ont pas pu être réalisés. J’ai néanmoins pu nourrir une nouvelle série en préparation évoquant l’horizon et l’infini.

Focus Numérique – Que vous apporte la photographie que vous ne pouvez trouver ailleurs ?

Dorothy Shoes – Comme je le disais plus haut, une véritable forme d’autonomie... Je fais avec peu et peux raconter beaucoup. C’est aussi pour moi un moyen de dire sans passer par l’oralité, cela me donne une liberté grande où je me sens davantage protégée que sur une scène face à un public immédiat. J’ai néanmoins aussi beaucoup de plaisir dans l’écriture, car j’ai un amour très fort pour les mots, le rythme d’un récit et sa construction.


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