Nous nous sommes entretenus avec Cédric Delsaux à l’occasion de l’exposition de sa série Dark Lens à la galerie Photo Fnac du Forum des Halles, du 18 janvier au 25 février 2012, et de la sortie du livre éponyme.

L'exposition Dark Lens de Cédric Delsaux à la Fnac Forum des Halles. Crédit : Renaud Labracherie
L'exposition "Dark Lens" de Cédric Delsaux à la Fnac Forum des Halles. Crédit : Renaud Labracherie

Né en 1974, Cédric Delsaux vit et travaille à Paris. En 2005, il remporte la Bourse du Talent de Photographie.com pour sa série "La vitrine des choses". Son œuvre questionne notre rapport au monde, notre perception, en créant un univers où l’espace-temps semble se distendre. Le photographe mêle des images puisées dans la mémoire collective et des lieux de notre quotidien pour créer une sorte de mythologie propre — sa vision personnelle de notre monde moderne. L’imaginaire et le fantasme donnent l’impression d’avoir subrepticement tout envahi. Par des cadrages frontaux, minimalistes mais cinématographiques, ses photographies donnent à voir une réalité vacillante.

Pour Xavier Barral, éditeur de Dark Lens, ce travail montre à quel point la saga de George Lucas a profondément imprégné l’iconographie culturelle collective. En la transposant dans notre univers, Cédric Delsaux tend à fabriquer cette "mythologie de la banalité" qui "donne également une proximité et une réalité à des personnages cultes pour toute une génération de fans".

L'ouvrage préfacé par George Lucas a fait l’objet d’une édition "Deluxe" tirée à 100 exemplaires, présentée dans un coffret luxueux avec un tirage de l’artiste au prix de 800 €. Elle est disponible uniquement sur le site Internet de Cédric Delsaux.

© Cédric Delsaux, Éditions Xavier Barral, 2011
© Cédric Delsaux, "Dark Lens", Éditions Xavier Barral, 2011.

Cédric Delsaux, par Renaud LabracherieFocus Numérique – Comment êtes-vous venu à la photographie ?

Cédric Delsaux – Depuis ma plus tendre enfance, et plus précisément depuis l’âge de 14 ans, je rêvais d’être photographe. Après des études de cinéma et de lettres modernes, j’ai été photographe de plateau, mais je ne pensais pas pouvoir réellement lier ma passion à mon travail.

Ensuite je suis devenu concepteur-rédacteur dans une agence de pub, puis photographe publicitaire. Tout en alliant la nécessité de travailler, j’ai toujours été tourné vers la photographie et du cinéma, proche. C’est plus l’influence du cinéma en rapport avec la photo qui m’importe, l’impression d’avoir une intimité avec la photo.

Une citation de Rimbaud me correspond parfaitement : "On va là où l’on pèse". Où que j’aille, je reviens sans cesse à la photo, même si les influences sont évidemment très liées au cinéma, mais aussi à la littérature. D’où mon univers propre, en rapport constant avec la fiction.

© Cédric Delsaux, Dark Lens, Éditions Xavier Barral, 2011
© Cédric Delsaux, Éditions Xavier Barral, 2011.

Focus Numérique – Comment s’est effectué pour vous le passage de l’argentique au numérique ?

Cédric Delsaux – Cela fait 9 ans que je suis photographe. Les 5 premières années, j’étais exclusivement argentique. J’ai commencé avec du 6x7, le RZ, le R7, puis je suis passé à la chambre. En 2002, à l’âge de 28 ans, alors que j'étais photographe de pub, j'ai réalisé que je pouvais vivre de ma photo et me consacrer en parallèle à des projets personnels. En 2004, j'ai commencé une série en argentique puis en 2005, j’ai essayé "à regret" le numérique, et j'ai compris que le combat était perdu d’avance.
Pour la petite histoire, à la fin du livre, je fais un pied de nez aux mentions souvent stipulées par les photographes : "Aucune image n’a subi de traitement numérique", en précisant "Aucune image n’a subi de traitement argentique".

Focus Numérique – Comment êtes-vous arrivé à cet univers ?

Cédric Delsaux – Tout en étant sa continuité, cette série fait partie intégrante de mon travail. Mon but étant de représenter la dimension futuriste des paysages urbains. Je me questionne sans cesse sur notre perception du réel. Que dit-on des choses que l’on photographie ? Est-ce que l’on parle de nous, ou de ce que l’on montre ? J’ai compris que la notion même de document, de photojournalisme n’avait pas de sens pour moi. Ce que je montre, c’est ma vision personnelle, mon fantasme et mon délire du réel, car je pense que nous ne faisons que le fantasmer. Pour moi, notre monde a une grandeur fantastique, il est tout aussi fascinant qu’il est terrifiant. C’est pourquoi j’ai eu l’idée d’intégrer des personnages venant du fantastique dans le réel.

© Cédric Delsaux, Dark Lens, Éditions Xavier Barral, 2011
© Cédric Delsaux, Éditions Xavier Barral, 2011.

Focus Numérique – Comment cela se passe, concrètement, techniquement ?

Cédric Delsaux – J’attends que les soucoupes arrivent ! Voilà, il faut juste être patient ! (rires). Sérieusement, j’utilise une pratique "ancestrale", techniquement très basique. Dans la majorité des cas, ce sont des figurines que je photographie en studio et que j’incruste dans l’image. C’est du "vieux" photomontage, longtemps considéré comme un sous-genre méprisé, que j’utilise avec joie et plaisir. Le numérique l’a été de même à ses débuts vis-à-vis de l’argentique. Ce n’est qu’une technique qui ne change absolument rien à ce qui se passe derrière, à savoir la démarche, le processus créatif.

Cédric Delsaux, par Renaud LabracherieFocus Numérique – Concernant votre démarche, vous cherchez les lieux d’abord ou vous avez déjà à l’esprit l’image finale ?

Cédric Delsaux – Je ne suis pas un geek, je ne suis pas parti de Star Wars. Évidemment Star Wars a été un choc visuel très fort pour moi enfant, mais cela ne fait pas de moi un fan. Ce n’est pas mon cinéma de prédilection. Star Wars fait partie de l’inconscient collectif, cette série a construit notre rapport au réel pour plusieurs générations. Quand on voit des parkings de supermarchés désertés, des zones d’aéroport, on imagine inconsciemment qu’il va y avoir un vaisseau qui va se poser !

Par exemple, prenons Dubaï, ville parfaitement adaptée à ce type de réflexion. N’a-t-on pas fabriqué ce genre de ville en regard avec le cinéma de science-fiction ? Comment le réel devient fiction, comment "fictionnalise-t-on" le réel et comment tout cela se mélange-t-il ? La photographie est capable de rendre compte de cela. Nous sommes structurés de foisonnements inconscients, d’images, d’histoires qui font que ce que l’on perçoit — et qui nous semble naturel — ne l’est pas du tout. Du coup, ce sont les lieux et leur charge poétique qui m’intéressent. Quelle que soit la série que je fais, il est toujours question de cela : rentrer en résonance avec un lieu. Dans la série "Dark Lens", ces endroits délaissés, ces non-lieux, je les ai chargés d’une histoire liée à un lointain ailleurs, une étrangeté qui m’a ramené à Star Wars. C’est une continuité de mon premier travail "Nord" et "Banlieue", où je travaillais sur la perception afin de faire basculer ces endroits dans une autre dimension, mais avec une absence totale de personnage.

Focus Numérique – L’ouvrage semble chronologique dans le cheminement visuel des images. Y a-t-il une chronologie marquée par les lieux rencontrés ?

Cédric Delsaux – Oui, car à mon sens il y a une évolution, d’abord au niveau des villes. Cette série s’est échelonnée de 2005 à 2009 et la perception de mon travail a évolué également. Au départ, j’étais dans une confrontation un lieu/un personnage, puis progressivement j’ai glissé vers un lieu qui serait déjà de la SF (Dubaï) et des personnages qui se meuvent, mais plus de manière systématique. À la fin du livre, sur certaines photos, il faut chercher longtemps pour voir un personnage.

Cédric Delsaux, par Renaud LabracherieFocus Numérique – L’ouvrage marque-t-il la fin de la série ?

Cédric Delsaux – Pour l’instant, c’est fini. Avec 1784, série faite en 2009, en une semaine dans un château avec 18 comédiens, c’était une autre expérience, un autre angle de ma narration du réel. Sur Dark Lens, je fantasmais un hypothétique futur ; avec 1784, le passé.

Focus Numérique – À quand un hypothétique présent ?

Cédric Delsaux – Le présent est insaisissable pour moi. Il est la somme des passés que l’on a vécus et le fantasme d’un futur que l’on espère. Ce qui est formidable parce que paradoxal avec la photographie, c’est qu’elle est capable de penser, de créer un "faux présent" avec une narration basée sur une approche futuriste.

Focus Numérique – Quels sont vos artistes de référence, ou du moment ?

Cédric Delsaux – C’est tellement vaste, il y a tant de choses... En regard de mon travail actuel, je ne citerai que lui : Stéphane Duroy, photographe, qui est à mon avis un des rares à avoir su concevoir des livres de photo en fabriquant une narration purement photographique.

© Cédric Delsaux, Éditions Xavier Barral, 2011.jpg

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