Diane Arbus est née en 1923 et s’est suicidée en 1971. Entre temps elle aura réalisé plus de 500 clichés de la vaste comédie humaine. Diane Arbus se sera-t-elle approchée trop près de la bouleversante beauté des blessures humaines? L’exposition du Jeu de Paume, en 200 photographies et une pièce consacrée à la biographie de l’artiste, laisse la question en suspend.

Diane Arbus au jeu de paume, Jumelles identiques Diane Arbus au jeu de paume, Enfant avec une grenade en plastique dans Central Park, New York 1962
Jumelles identiques, Roselle, N.J. 1967
Copyright © The Estate of Diane Arbus
Enfant avec une grenade en plastique dans Central Park, New York 1962
Copyright © The Estate of Diane Arbus

La rétrospective commence par des triplées, assises sur un lit, qui nous fixent. Format carré, noir et blanc, cadrage frontal devant un mur. Tout est dit : le semblable et le dissemblable, le sourire et la tristesse sans fond, l’absence de concession. Chez Arbus, si ce ne sont pas les modèles qui vous fixent du haut de leur fragilité, c’est vous qui les regardez avec l’amusement de ceux qui se croient à l’abri. Pas d’échappatoire possible dans cette lutte sans merci pour le regard.

On a dit d’elle qu’elle photographiait les marginaux, les transsexuels et travestis de tout genre, les phénomènes de foire. C’est vrai, mais ça manque l’essentiel.

« Une photographie est un secret sur un secret. Plus elle vous en dit, moins vous en savez. »

Cette phrase de Diane Arbus sonne juste pour chacun de ses clichés : elle montre, jusqu’à l’obsession, la Différence. Chaque photo est immédiatement compréhensible, car cette différence vous saute à la figure : mi-hommes mi-femmes, handicapés mentaux, vieillards ridicules, hommes et femmes sans tête… La photo est là pour montrer ce que nous ne voulons pas voir. Mais sommes-nous vraiment à l’abri de cette douleur qui peine à se cacher, de cette folie qui guette ? La Différence n’est-elle pas un leurre ? Comme les personnages de Diane Arbus, qui ne s’est pas un jour mis sur son 31, sorti son plus beau chapeau, trouvé beau ?… Et comme eux, qui n’a pas été ridicule aux yeux des autres ? Et tout à coup la photo paraît moins évidente, plus énigmatique… Son sens ne réside peut-être pas tant dans ce qui nous éloigne de ses modèles, que dans ce qui nous en rapproche.

Diane Arbus au jeu de paume, Couple d’adolescents à Hudson Street, New York 1963
Couple d’adolescents à Hudson Street, New York 1963
Copyright © The Estate of Diane Arbus

Les titres eux-mêmes cultivent l’énigme. Diane Arbus, au-delà de son talent pour le cadrage et la composition, de son génie à capter les regards, porte à son plus haut degré l’art de la légende. « Féministe dans sa chambre d’hôtel ». De la chambre, pas un indice ; nous ne voyons qu’un visage en très gros plan, un regard intelligent et inquiet. Mais l’intimité connotée par le mot « chambre » éclate justement par tous les pores du modèle. Et l’assurance du discours militant a volé en éclat. La Féministe, sous les yeux de Diane Arbus, est redevenue femme.

Parfois le titre lève une ambiguïté pour mieux la créer : « Pères Noël à l’école des Pères Noël » (ah bon ? elle existe vraiment ?) ; « Fille assise sur son lit torse nu » (sans le titre, qui pourtant souligne la nudité des attributs féminins, on prenait le modèle et sa poitrine plate pour un homme).

Au final, un bel accrochage, qui provoque des rapprochements tout en laissant au spectateur le soin de les remarquer : ainsi le célèbre « Hermaphrodite et son chien dans une roulotte de foire », montré tout près du « Nudiste et son chien dans une caravane »…

Et surtout, une œuvre–monument à (re)-découvrir, dans laquelle on retrouve en germe nombre de photographes contemporains (Martin Parr pour ses clichés sans concession, Nan Goldin pour son amour de l’intimité marginale…) et dont l’acuité est plus que jamais d’actualité en ces temps de chasse à la Différence.

Informations pratiques :

Jeu de Paume
1, place de la Concorde
75008 Paris

jusqu'au 5 février 2012

Métro : Concorde (lignes 1, 8, 12)
Bus : 24, 42, 72, 73, 84, 94

Renseignements : 01 47 03 12 50
ou info@jeudepaume.org
Horaires

Tarifs :
Entrée : 8,50 euros
Tarif réduit : 5,50 euros


 

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