L'annonce d'un nouveau réflex Canon est toujours un événement important, mais quand la marque rouge décide de remplacer non pas un, mais deux modèles professionnels d'un coup par un nouveau vaisseau amiral, cela fait l'effet d'une petite bombe. Le Canon 1D X, annoncé en octobre 2011 et prévu pour le printemps 2012, va succéder aux EOS-1Ds Mk III et 1D Mk IV, respectivement des reflex professionnels à capteur 24x36 et 19x28 (coef 1,3x) qui ont fait leurs preuves dans les milieux de la photographie de reportage et de studio.

Canon EOS-1D X de face et de dos
 
Parmi les nombreuses caractéristiques techniques de l'EOS-1D X on note, entre autres, un nouveau capteur 24x36 mm avec une définition de 18 Mpx, une montée en sensibilité record extensible à 204 800 ISO, un nouveau module autofocus à 61 collimateurs dont 41 en croix entièrement revu et couplé à une mesure de lumière en couleur sur 252 zones, un port RJ45 qui permet de connecter le boîtier à un câble Ethernet pour envoyer directement les images à un ordinateur ou un serveur FTP ….. Un ensemble prometteur donc, mais nous avons voulu en savoir plus et surtout nous nous sommes interrogés sur la façon dont certains pros pouvaient appréhender une telle annonce.

Franck Seguin, Canon 1D MKIV
Crédit : Franck Seguin, Canon 1D MKIV

Comment, sur le terrain, le 1D X trouvera-t-il sa place ? Est-ce que la perte du coefficient multiplicateur de 1,3 du 1D Mk IV est un handicap ? La définition limitée à 18 Mpx du 1D X est-elle suffisante pour le travail en studio. Pour esquisser quelques réponses, nous avons interrogé des photographes professionnels qui utilisent quotidiennement des reflex Canon. Que reprochent-ils à leurs boîtiers actuels ? Le futur 1D X répondra-t-il à leurs attentes et leurs desiderata ? 

Nous avons contacté Cyril Ruoso (photographie animalière), Sebastiao Salgado (reportage), François Darmigny (mode et portrait), Franck Seguin (photographie sportive, l'Équipe) et Thomas Coex (photographe AFP) pour recueillir leurs premières impressions. Nous ne parlerons pas ici de prise en mains (le boîtier n'est pas disponible), mais bien sur la fiche technique du prochain boîtier pro de Canon.

Cyril Ruoso, Canon 5D
Crédits: Cyril Ruoso, Canon 5D

« La course à la définition n'a de sens que si la qualité d'image est en hausse. Si le 1D X a une qualité d'image supérieure au 1Ds Mk III alors j'accepterais de perdre quelques millions de pixels » déclare Sebastiao Salgado. Pour lui les progrès énormes faits par les réflex sont surprenants, mais il ajoute « il ne m'est quasiment jamais arrivé de dépasser les 1600 ISO à cause d'un bruit trop présent». Le 1D X pourrait répondre à cette lacune du 1Ds Mk III, mais ...est-ce que tous les photographes ont besoin d'une telle puissance ? 

Cyril Ruoso, photographe animalier, tempère l'enthousiasme du public face à cette course à la sensibilité ISO par un argument pertinent : "La hausse de la sensibilité n'est pas intéressante, car s’il n'y a pas de lumière...alors c'est qu'il n'y a pas de photo à faire" . Un point de vue qui se défend, mais avec lequel ne sont pas forcément d'accord Franck Seguin et Thomas Coex, respectivement  directeurs du service photo de l'Équipe et de l'AFP. En effet, sur un travail de reportage d'actualité, de news, il faut s'affranchir de la lumière, des difficultés causées par celles-ci: « Shooter à 6400, voir 12800 ISO sans se poser la question de la qualité est un énorme avantage pour nous. Nous franchirons un gap au niveau de notre travail. Le but étant de rapporter une photo illustrative de l’événement nous ne pouvons nous permettre de flou, ou alors un flou voulu, mais souvent notre seul moyen de passer outre les mauvaises conditions de lumière est de monter en sensibilité ». D'ailleurs Franck Seguin, qui réalise aussi des photos en plongée sous-marine note que son 1D Mk IV et son 5D Mk II ne sont pas à la hauteur. Pour lui le gain d'1 IL est nécessaire.

Des valeurs stratosphériques pour François Darmigny, grand spécialiste de la photo de mode et du portrait:  « C'est exceptionnel que je dépasse les 400 ISO, pour moi cette valeur est un bon compromis entre détail et texture, au-delà, le grain devient trop présent et le lissage dégrade la netteté. » Cependant, si studio et reportage d'actu se rejoignent sur un point c'est bien la nécessité d'intégrer un module Ethernet pour transmettre les photos en direct. Ou même un transmetteur WiFi. En effet, l'un et l'autre ne peuvent se permettre de perdre du temps en écriture sur la mémoire tampon ou aux déchargements des cartes. Thomas Coex nous explique "que des câbles Ethernet sont même tendus sur les bords des stades lors de grands matchs pour transmettre les images au plus vite."

Thomas Coex, Canon 1D MKIV
Crédits: Thomas Coex, Canon 1D MKIV

Cette nécessité du gain de temps, on la retrouve aussi chez Franck Seguin pour qui les «18 Mpx du 1D X sont amplement suffisants ». En effet, les supports de communication traitant de plus en plus une information dématérialisée il est de moins en moins nécessaire de travailler sur des gros fichiers. Même si l'exigence de qualité demeure, « sur une tablette tactile ou via le net, on n'utilisera même pas les 18 Mpx du 1D X. En revanche pour une parution papier, pas question de rogner sur la qualité, toute la puissance du raw est exploitée !».

Thomas Coex, Canon 1D MKIV
Crédits: Thomas Coex, Canon 1D MKIV

François Darmigny, Cyril Ruoso et Sebastiao Salgado s'accordent pour dire que les 18 Mpx du 1D X sont une limite de définition en dessous de laquelle il est préférable de ne pas descendre. Sur le terrain et pour la presse, une telle définition ne posera pas de problème, surtout si ce nouveau capteur s'avère aussi performant que prometteur, mais pour des très grands tirages il faudra passer à la location de moyen format. D'ailleurs François Darmigny nous avoue avoir revendu son Phase One pour des soucis de fiabilité...

François DarmignyFrançois DarmignyFrançois Darmigny
Crédits: François Darmigny

La fiabilité justement...voilà un point délicat qui a laissé des traumatismes aux ex-utilisateurs de 1D Mk III et qui perturbe encore ceux qui utilisent les 1Ds Mk III et surtout le 1D Mk IV. Sebastiao Salgado, nous explique que "dés que la lumière vient à manquer, l'AF patine" et pour Thomas Coex c'est non seulement le cas aussi, mais il lui est très difficile de faire confiance aux collimateurs latéraux. Certains ont aussi un 5D Mk II en complément, également une catastrophe sur sujet mouvant hors collimateur central. De la même façon, en photo de sport ou par faible lumière, Franck Seguin, met en évidence la faiblesse d'accroche du module AF « Sur une série de 8 rafales, j'aurais immanquablement des ratées ». Beaucoup d'espoir est placé dans les capacités du nouveau module d'autofocus et ses 41 collimateurs en croix.

Sebastião Salgado / Amazonas images Indiens Zo'e. Etat de Pará, Brésil, 2009 1Ds MKIII
crédits: Photographie de Sebastião Salgado / Amazonas images
Indiens Zo'e. Etat de Pará, Brésil, 2009
1Ds MKIII

De l'espoir et des attentes donc pour ce nouveau 1D X notamment au niveau de la dynamique et de la chromie de son capteur. Sebastiao Salgado y place de grandes attentes, car lui qui place souvent ses sujets en contre-jour et travaille en noir et blanc souhaite «une hausse qualitative des gammes de gris. Sans parler de la prévisualisation sur l'écran arrière du 1Ds au ton froid et à la balance des couleurs un peu fantaisiste.»  Une chromie pas toujours parfaite pour François Darmigny et Cyril Ruoso, mais qui s'en affranchissent en utilisant "systématiquement le raw". Ciryl Darmigny d'ailleurs, grand photographe animalier utilise beaucoup le 1D Mk IV, un boîtier qui représente pour lui un bon compromis grâce à son coefficient multiplicateur de 1,3 du à la plus petite taille de son capteur sur le 24x36. Un avantage certain en animalier comme en photo de sport, mais qui, beaucoup l'espère, sera compensé par le très attendu objectif Canon 200-400mm f/4 à convertisseur x1,4 intégré !

En effet, l'utilisation du 24x36 à minima est pour beaucoup une condition sine qua non de la qualité d'un appareil photographique. Françcois Darmigny confie qu'il n'avait pas fait le "passage au numérique tant que n'existaient pas de boîtiers 24x36 convaincants" et reconnaît volontiers son penchant pour les "focales fixes et grandes ouvertures". Un point sur lequel s'accorde Franck Seguin qui va pouvoir "utiliser normalement ses prestigieux 14 mm f/2,8 , 24 mm f/1,4 , 35 mm f/1,4 , 50 mm f/1,2..". De la même façon, Thomas Coex va "devoir repenser et réorganiser son parc optique, mais la bascule est budgétée" . Quant à Sebastiao Salgado, il déclare "je n'ai jamais compris comment on a pu nous vendre des capteurs APS-C"... Voilà qui a le mérite d'être clair.

Franck Seguin, Canon 5D MKII
 Crédits: Franck Seguin, Canon 5D MKII
 
Cependant, si l'attente semble longue jusqu'au printemps 2012 pour pouvoir enfin s'offrir le 1Dx , Canon devrait se méfier du prix auquel il sera vendu, car la crise du photojournalisme a fait de gros dégâts et rentabiliser rapidement du nouveau matériel laisse circonspects certains de nos confrères interrogés.

Tant qu'une agence supporte le coût d'un nouvel investissement, cela passe dans les lignes budgétaires de celle-ci, mais ce n'est pas le cas de beaucoup de photographes. Si le prix encore non officiel situé entre 6000 et 7000 euros se confirme, aux dires de certains pros, peu se précipiteront dessus à sa sortie. Les clients étant plus rares et la presse payant de moins en moins bien, chaque nouvel investissement doit être mûrement réfléchi. D'autant plus que la surenchère de technologie n'est pas nécessairement l'apanage de tous les pros et qu'avant tout c'est la concentration sur le sujet qui compte. Un point que soulignent Cyril Ruoso et Sebastiao SalagadoCe dernier se consacre désormais à son projet Genesis depuis 2004 et porte son regard sur "un monde qui témoigne de l'action de l'humain sur la nature". Cette approche réflexive, loin de toute considération matérielle inutile nous propose un monde ou la nature puissante et créatrice est révélée, un projet ou la recherche plastique est une incitation à la réflexion et à l'action....De quoi s'interroger en effet sur les débauches technologiques de certains boîtiers haut de gamme et leur véritable utilité sur le terrain. En tout cas, Canon semble avoir trouvé la juste mesure et propose un outil qui semble répondre aux attentes et exigences des ses photographes...rendez vous dans quelques mois pour un test grandeur nature à la rédaction.

Franck Seguin, World Press 2007
Crédits: Franck Seguin, World Press 2007

Franck Seguin, World Press 2007
Crédits: Franck Seguin, World Press 2007

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