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6 Mois est à mi-chemin entre la revue et le beau livre photo. L’objet est singulier, hors format, et détonne dans un paysage médiatique où presse et photojournalisme semblent en perte de vitesse.
Le numéro 2 est sorti cet automne en librairie. À cette occasion Focus Numérique a rencontré Marie-Pierre Subtil, rédactrice en chef de la revue, pour évoquer les enjeux de cette aventure collective qui fait la part belle à la photo.

Les deux couvertures du magazine 6 mosLes couvertures des deux premiers numéros de la revue 6 Mois.

Pour comprendre d’où vient le projet hors norme de 6 Mois, il faut présenter avant tout son grand frère, la revue XXI. Au premier coup d’œil, la filiation est évidente. Plus de 200 pages de grands reportages sur l’actualité du monde du XXIe siècle, dans un style surprenant : ici les dessins réalisés par des illustrateurs remplacent les photos d’illustrations, comprenez les images vides de sens. Détail d’importance : zéro encart publicitaire.

Un pari fou

Marie-Pierre Subtil raconte l’accueil fait à XXI : « Fin 2007, lorsque Patrick de Saint-Exupéry et Laurent Beccaria décident de présenter le projet XXI dans le milieu de la presse, tout le monde leur dit « Vous êtes fous, ça ne marchera jamais ». Leur idée était de revenir à des fondamentaux en allant à l’opposé des orientations de la presse d’aujourd’hui : faire des papiers longs et fouillés sans que ce ne soit intellectuel. En somme, raconter le monde à travers des histoires. »

Saint-Exupéry le grand reporter et Beccaria, l’éditeur engagé des Arènes unissent leurs forces avec opiniâtreté et une dose d’idéalisme pour prendre le meilleur de la presse et de l’édition. « Leur slogan de départ était « du journalisme écrit comme un roman ». Le premier numéro de XXI sort à l’hiver 2008. « C’était un pari, personne n’y croyait. Et ça a marché. »
Trois ans plus tard, le succès est toujours là avec ses 50 000 tirages trimestriels, dont 10 000 abonnés. Des chiffres surprenants quand on sait qu’une revue éditée en librairie tire autour de 2 500 exemplaires. Alors en 2011 le duo lance un deuxième pari, aussi osé, avec la revue 6 Mois.

Couverture du magazine XXI n°6
La couverture du numéro 6 de la revue XXI

Raconter le monde en photos

« Ils se sont dit qu’il pouvaient faire avec des photos ce qu’ils faisaient avec des mots, en inversant le rapport photos - textes. Là où XXI est construit sur les mots et l’absence de photos, hormis un long et unique portfolio central, ils ont imaginé pour 6 Mois des récits de plusieurs dizaines de pages tout en photos, contrebalancés par un seul texte très fourni, sous la forme d’un entretien avec un photographe. »

6 Mois c’est donc 350 pages de photos vierges de publicité, déclinées en une dizaine de sujets très éclectiques. 350 pages c’est beaucoup, non ? « 1,3 kg ! » s’amuse la rédac chef. Mais elle tente de rassurer aussitôt : « On fait en sorte que tout reste simple à lire. Le fait de traiter les sujets sur la durée permet de rendre compte de la complexité du monde, mais nous ne voulons pas les traiter d’une manière complexe. Nous avons véritablement une vocation à être grand public. L’idée de 6 Mois consiste à faire de l’information à travers la photo. La photo est le médium, mais on ne s’adresse pas particulièrement aux photographes. »

Le but est atteint si l’on en croit le témoignage d’un lecteur que Marie-Pierre Subtil aime à citer : « Quand j’étais petit, j’allais dans le grenier de mon grand-père, il y avait des piles de Paris-Match et de Life et je passais mon temps à dévorer ces vieux magazines. Quand j’ai ouvert 6 Mois, je me suis retrouvé dans le grenier de mon grand-père. »
Y-aurait-il plus de points communs entre une revue des années 50 et cette toute jeune revue 6 Mois ?

©Chris Maluszynski, extrait du reportage Vanités New-Yorkaises, 6 Mois n°2
©Chris Maluszynski, extrait du reportage Vanités New-Yorkaises, 6 Mois n°2. « Fatigue ? Ennui ? La jeune fille bâille alors que le bal n’a pas commencé. Elle n’a pas le chignon de rigueur. J’ai l’impression que sa voisine est jalouse. »

Un objet « post-internet »

C’est assurément avec cette grande tradition du photojournalisme que cherche à renouer 6 Mois. Il y a encore quelques décennies, on traitait les images rapportées des quatre coins du monde comme une source précieuse d’information et un gage de vérité. Les rédactions envoyaient leurs photographes à l’autre bout de la terre pour plusieurs jours voire semaines de reportages photo. Ils revenaient avec des sacs entiers de pellicules pour publier leurs images sur une dizaine de pages. L’ère du tout numérique a bouleversé notre rapport au contenu visuel des magazines, peu à peu supplantés par le web à travers les banques d’images et les photos amateurs. Mais notre soif d’images belles et fortes est intacte, celles qui nous racontent les histoires que la grande machine médiatique oublie. Les petites anecdotes, portées par un regard inédit, celui du photographe emporté par son travail d’enquête et d’immersion ; celles-là prennent une toute autre dimension dans le flot des images anonymes.

« On écrit toujours un making-of pour les portfolios. La plupart des sujets publiés sont ceux que les photographes ont dans leurs tripes, des choses dans lesquelles ils se sont beaucoup impliqués et ça se sent. Ils ont mis du temps pour les mener à bien, en général des mois voire des années de travail. »
Le premier numéro de 6 Mois avait en effet marqué les esprits avec le travail de Darcy Padilla qui a photographié dix-huit ans durant Julie. Julie c’est une fille de San Francisco que la vie n’a pas gâtée. Toxicomane puis séropositive, Julie est photographiée non pas comme un cas social anonyme, mais à travers les événements de sa vie, avec les hauts et les bas. Sans misérabilisme, mais avec un regard singulier. Patrick de Saint-Exupéry résumera ainsi : « Un numéro de 6 Mois est une confrontation de regards. »

 ©Darcy Padilla, extrait du reportage Julie, 6 Mois n°1
©Darcy Padilla, extrait du reportage Julie, 6 Mois n°1 : « J’ai rencontré Julie Baird le 28 février 1993. Elle avait 19 ans. Assisse, elle tenait dans ses bras son premier enfant, de huit jours à peine. »

Il est rare de ressentir autant d’engagement dans le discours d’une rédaction vis-à-vis du travail des photographes qu’elle publie, que dans les mots de Marie-Pierre Subtil : « Nous avons découvert le travail de Darcy Padilla plus ou moins par hasard parce qu’elle avait remporté le prix Eugène Smith. Ce prix l’avait mise en lumière, mais il faut quand même préciser qu’elle n’avait été publiée par personne ! Excepté quelques images dans un journal chinois et dans un journal norvégien... Et c’est tout ! »

Pour ces photographes du monde entier, la publication de 30 à 50 images d’un même sujet dans les pages d’une revue aussi qualitative que 6 Mois, avec un remarquable travail d’impression, est une récompense inouïe. Qui plus est, la rémunération du travail de photojournaliste se fait tellement rare qu’elle en devient providentielle ! Pour avoir le temps de mener à bien son sujet sur Julie, Darcy Padilla photographiait des mariages tous les week-ends.
C’est une démarche totalement différente d’une publication internet sur un blog perdu dans la toile. « Sur internet, il y a des milliards d’images. On trouve des contenus incroyables, mais on a perdu le sens. Nous voulions faire de 6 Mois un bel objet qui mette en valeur des sujets et redonne du sens à ces histoires qui existent, mais que plus personne ne voit dans le flux. »

Une nouvelle approche de la photo

6 Mois respecte son lectorat et ceux qu’elle publie. Pour cela, la rédaction passe des heures à travailler avec chaque photographe sur les légendes qui accompagnent leur reportage. Patrick de Saint-Exupéry insiste : « C’est quelque chose de très important pour nous. Toutes les légendes sont faites par la rédaction de 6 Mois avec les photographes, sur la base des récits des photographes et d’un échange avec les photographes. C’est là qu’on rentre pleinement dans le travail du photographe et que l’on comprend également plein de choses à travers ces discussions. On a ses mots, on a ses images, on rentre dans ses intentions, son approche, sa sensibilité.»

©Nedjma Berder, extrait du reportage Le Paradis des fruits permis, 6 Mois n°1
©Nedjma Berder, extrait du reportage Le Paradis des fruits permis, 6 Mois n°1 : « Portrait de Amadou Camara - 12 ans. Amadou parle trois ou quatre langues! Quand il n'est pas à l'école , il évolue libre et joyeux, tout en ayant de vraies responsabilités. »

Le projet semble avoir conquis un autre acteur du journalisme et de la photo : Michel Guerrin. Écrivain et journaliste au Monde depuis 1983, notamment en charge des pages culture, il a accepté de collaborer à 6 Mois en réalisant dans chaque numéro un grand entretien avec un photographe : « J’ai toujours été insatisfait par les revues ou les magazines de photo à cause des textes. Ce sont des publications où l’on pense que les photos sont tellement magnifiques qu’elles vont parler au lecteur immédiatement. Pour la première fois, 6 Mois est une revue qui donne sa chance au texte pour aider les images à être lues. »
Marie-Pierre Subtil complète ce point de vue : « L’idée c’est de raconter le monde d’aujourd’hui avec des récits en photos, mais en respectant un rapport texte - image assez étudiée : en effet, faire un récit uniquement avec des photos n’aurait pas de sens, trop souvent les photos souffrent d’un manque d’explications. 6 Mois a donc été fait en pensant que les photographes devaient être associés à un travail d’editing.»
Ce lourd travail de collaboration pour établir les légendes se fait souvent à distance, par téléphone ou par Skype, car ces photographes du monde entier n’ont pas toujours la possibilité de se trouver à Paris le moment venu.

Le choix de la qualité

Alors oui, tout cela a un coût : 25 €. Tous les six mois. Mais la réussite de XXI et de 6 Mois prouve qu’il y a un public en demande de cette qualité. Patrick de Saint-Exupéry est le premier à s’étonner qu’il n’y ait pas eu plus tôt « cette passerelle de transmission entre les envies incroyables de lecteurs et les énergies étonnantes de photographes ».

6- ©Anastasia Taylor-Lind extrait du reportage Les Demoiselles cosaques, 6 Mois n°2
©Anastasia Taylor-Lind extrait du reportage Les Demoiselles cosaques, 6 Mois n°2 : « De leur quatre uniformes, c’est celui-ci qu’elles préfèrent. Comme il n’y a jamais eu d’école de filles cosaques auparavant, il ne correspond à aucune tradition. Je leur ai dit qu’elles avaient l’air de servantes de l’époque victorienne, elles ne voyaient pas de quoi je parlais. »

Marie-Pierre Subtil évoque un changement assez général entre les médias et le public. Il est vrai que la concurrence est rude au milieu des quotidiens gratuits et des articles accessibles d’un clic sur le web. Mais l’homogénéisation des contenus et le manque de recul sont un risque. Trop souvent les principaux acteurs médiatiques s’abreuvent à la même source des deux ou trois grandes agences de presse internationales. « Et tout le monde en a marre des hebdomadaires qui titrent sur l’immobilier ou le salaire des cadres. » renchérit notre intéressée. « Il va y avoir une reconstruction du paysage médiatique. Et le succès de ces revues montre qu’il y a un public qui veut autre chose.»
Certains semblent lui donner raison. Déjà des revues comme Feuilleton entrent dans le sillage de XXI et 6 Mois pour proposer des longs papiers de contenus étrangers. En tout cas, si vous avez raté les deux premiers numéros de 6 Mois, vous les trouverez facilement en librairie pour commencer à constituer votre plus grande collection de livres photo sur le monde.

Propos de Patrick de Saint-Exupéry et Michel Guerrin recueillis lors de la rencontre organisée à la Fnac Montparnasse le 28 septembre 2011 pour la sortie du numéro 2 de 6 Mois. Interview de Marie-Pierre Subtil réalisée par Aurélie Coudière le 5 octobre 2011 au sein des locaux de XXI, 6 Mois et des éditions des Arènes, 27 rue Jacob 75003 Paris. Vous retrouverez là-bas l’intégralité des publications des revues en vente libre.

> Retrouvez 6 mois sur leur site Internet.


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