La photographie en pose longue
Chatelaillon, la jetée - f/16 - 786 sec - focale : 27 mm

La pose longue en photographie est un domaine qui soulève nombre de questions. Entre des critères techniques parfois difficiles à appréhender et certaines idées fausses circulant ici et là, difficile de savoir exactement les tenants et les aboutissants de cette pratique photographique passionnante. Mon but sera donc ici de vous livrer le maximum de clés, d'après ma propre expérience sur le terrain, afin que vous puissiez aborder cette discipline en étant bien préparé et en en tirant assez rapidement un maximum de plaisir.

Pour ce faire, nous aborderons donc la pose longue selon plusieurs axes qui seront :

- le matériel
- le mode de calcul du temps de pose
- la préparation du matériel
- la prise de vue

La pose longue, ça ne fait pas voyager léger

En photo, plus qu'en d'autres domaines artistiques, le matériel occupe une place prépondérante. En particulier en pose longue et contrairement à ce que j'ai pu lire sur certains sites, il faut tout de même pas mal de matériel.

la photographie en pose longue
Les boucholeurs - f/22 - 242 sec - focale : 27 mm

Toutefois, ne partez pas dans l'idée que pour faire ce genre de photo (ci-dessus), il vous faut un appareil de professionnel, hors de portée pour votre porte-monnaie. Certes un minimum est requis si vous souhaitez faire des tirages de 30x30 cm, voire au-delà tout en obtenant un rendu de qualité, mais un reflex amateur moyenne gamme est amplement suffisant. J'ai jusqu'à présent fait toutes mes photos, pose longue ou autre, avec un D80 et ça ne m'a empêché, ni de faire des expos, ni d'avoir mes photos publiées dans des magazines avec à chaque fois un rendu très appréciable. L'important est surtout de bien connaître son appareil. Ceci étant, détaillons donc un peu l'ensemble du matériel nécessaire à la pose longue :

un appareil photo permettant la pose T

La pose T (ou pose B, Bulb) est un mode qui permet de déclencher l'ouverture et la fermeture de l'obturateur manuellement -> on appuie pour ouvrir, on appuie pour fermer ; l'intervalle de temps entre les deux étant laissé à votre bon vouloir, ce qui veut dire que cet intervalle peut-être de 30 sec, voire de 2 minutes, ou même de plusieurs dizaines de minutes. Cette option de l'appareil impose bien entendu l'emploi d'une télécommande, la plupart du temps, non fournie avec l'appareil. (suivant les modèles, comptez une trentaine d'euros pour un modèle simple).

un trépied

Choisissez un modèle plutôt solide et relativement lourd, le poids étant le garant d'une bonne stabilité de l'ensemble (pensez qu'en plein vent en bord de mer, un reflex sur un trépied trop léger finira immanquablement par terre, voire à la mer...). Une bonne solution consiste à choisir un modèle dont l'embase de la colonne supportant l'appareil est munie d'un crochet permettant d'y accrocher son sac photo.

des filtres à densité neutre (Neutral Density)

Si vous souhaitez faire de la pose très longue en pleine journée, il vous faut impérativement baisser la quantité de lumière entrant dans l'appareil. Pour cela, la seule solution consiste à visser sur son objectif des filtres ND qui baisse la quantité de lumière sans altérer le contraste de la scène photographiée, comme vous pouvez le voir sur l'exemple ci-après (tout juste peut-on voir une légère dominante rosée sur la photo avec filtre montrant par ailleurs que ces filtres ne sont pas totalement neutres.

la photographie en pose longue

Rien d'alarmant, ces dérives sont facilement récupérables en réglant la balance des blancs sur n'importe quel logiciel de traitement d'image)
Ces filtres sont souvent notés des deux lettres ND suivies d'un numéro. Ce nombre désigne le degré d'opacité du filtre et correspond en fait à la valeur multiplicatrice du temps de pose. Vous pouvez cumuler jusqu'à 2 filtres ensemble (au-delà, vous aurez un vignettage marqué). Quand vous utilisez 2 filtres, leur valeur respective se multiplie. Ainsi, un ND8 et un ND 1000 multiplieront le temps de pose par 8000 ; 2 filtres ND 1000 multiplieront le temps de pose par 1000 000. Nous verrons au chapitre suivant comment se calcule le temps d'exposition.

Voilà donc pour le matériel indispensable. Sans eux, pas de pose longue possible.
Détaillons maintenant le matériel non pas forcément indispensable, mais tout de même appréciable lorsque l'on décide d'aborder cette pratique de manière sérieuse et assez régulière :

- une calculatrice : un modèle simple qui vous permettra de réaliser les divisions et conversions nécessaires pour calculer le temps de pose.

- un chronomètre : afin d'éviter de compter les secondes de tête pendant 10 minutes. Là aussi, un modèle simple suffira, voire le chronomètre d'un téléphone portable.

- une batterie supplémentaire pour votre appareil : quand votre appareil reste en pose pendant une dizaine de minutes, votre batterie travaille en arrière-plan afin de fournir au capteur l'énergie nécessaire pour capturer la lumière de la scène. La batterie va se décharger rapidement . Si vous souhaitez poursuivre votre séance, prévoyez des sources d'énergie supplémentaires. Attention aux marques de batterie compatibles, elles sont certes moins chères, mais peuvent poser des problèmes en terme de sécurité. Privilégiez les batteries de la marque de votre appareil.

- un chargeur allume-cigare : dans le même ordre d'idée que la batterie supplémentaire, cet accessoire vous permettra de recharger vos accus en voiture et de poursuivre sereinement vos prises de vue.

Dans un autre registre, le treillis ou la veste style chasseur pleine de poches peut s'avérer utile. En effet, entre tous les accessoires nécessaires, on a vite fait de faire une ânerie et de laisser tomber un filtre (attention fragile), voire pire : son appareil. Bref, mieux vaut avoir les choses à portée de main sans qu'elles nous encombrent.

Enfin dernier conseil : la photo, et plus encore en pose longue, est une pratique assez statique. Si vous y allez de bon matin, prévoyez des vêtements chauds.

Un peu de calcul

Pas la peine de s'angoisser à la seule lecture de cet intitulé, il s'agit ici d'opérations très simples. Pour une meilleure compréhension, je prendrais en exemple le cliché ci-dessous réalisé en Charente.

La photographie en pose longue
Angoulins, un carrelet

La mesure de lumière sans le filtre avec une ouverture à f/9 me donnait 1/10e s.

J'avais décidé, ce jour-là de faire une pose très longue en cumulant 2 filtres, un ND8 et un ND1000, qui me permettaient donc de multiplier le temps de pose par 8000. ( Bien sûr, il faudra adapter cette valeur en fonction du ou des filtres que vous utiliserez. Pour un ND400, vous multiplierez par 400 ; pour un ND400 et un ND8, vous multiplierez par 3200, etc.)

Ici, ça nous donne donc le calcul suivant : 8000x1/10=800s.

À partir de là, il ne reste plus qu'à effectuer une conversion en min-sec. On divise donc 800 par 60 = 13,33 (vous voyez l'intérêt de la calculatrice).
La valeur entière (13) correspond aux minutes. En revanche, il faut multiplier la valeur décimale (0,33) par 60 pour obtenir les secondes : 0,33x60 = 19,8.

On obtient donc un temps total de 13 min 20sec de pose.

Une bonne préparation

Les appareils actuels et notamment les reflex comportent une foule de réglage censée répondre à chaque situation. Résultat des courses, si on passe notre temps à paramétrer son appareil, on passe moins de temps à photographier, d'où l'intérêt de bien connaître son matériel et de savoir le préparer avant la séance de prise de vue. La pose longue échappe d'autant moins à cette règle de bon sens.

En premier lieu, le format de photo : en pose longue, on ne recherche pas la vitesse, on prend son temps et surtout on cherche le rendu le plus qualitatif possible, donc on choisi le format RAW qui est celui qui nous apportera la plus grande latitude de traitement après la prise de vue.

Concernant la balance des blancs, il n'y a finalement pas à se poser de questions. On est en format RAW donc la balance des blancs se gérera là aussi sur l'ordi. On la règle donc sur automatique.

Certains reflex sont équipés d'une réduction de bruit à la pose longue (à distinguer de la réduction de bruit à la sensibilité). À quoi correspond cette réduction ? C'est un procédé qui nous vient de la photographie astronomique et consistant à faire ce que l'on appelle un "dark".

Voici rapidement en quoi cela consiste : en pose longue, le capteur en chauffant génère du bruit. Pour diminuer, voire enlever ce bruit, les photographes astronomes refont une ou plusieurs photos dans les mêmes conditions que la pose longue (même temps, mêmes réglages), mais avec le capuchon sur l'objectif. Ainsi sur ces photos, il ne reste que le bruit. Puis sur un logiciel de traitement d'image, on superpose le "dark" sur un calque au dessus de la vraie photo, et on le passe en mode "différence", ce qui soustrait le bruit de la photo d'origine. Et bien, si votre reflex est équipé de l'option réduction du bruit à la pose longue, il fait lui-même le "dark" et le soustrait à votre photo, ce qui vous évite d'avoir à le faire vous-même sur l'ordi. Seul inconvénient : votre appareil reste indisponible 2 fois plus de temps, le temps de la pose pour la photo et le temps de la pose pour le "dark". Ainsi si vous faites une pose longue de 5 minutes, votre appareil restera indisponible pendant 10 minutes. Bien sûr, cette option doit être activée avant toute séance de pose longue.

En revanche concernant la sensibilité et également la réduction de bruit correspondant, c'est beaucoup plus simple. Comme nous ne sommes pas en recherche de vitesse d'obturation (mais plutôt en recherche de lenteur), on peut paramétrer l'appareil sur la définition la plus fine de l'image. Vous réglez donc l'appareil sur la plus basse sensibilité possible, qui sera 50, 100 ou 200 selon l'appareil que vous possédez.

Enfin le réglage de l'ouverture. Idéalement, un objectif a le meilleur piqué aux valeurs de f/5,6, f/8 ou f/11 et c'est bien entendu ces valeurs qu'il faudra privilégié pour obtenir le meilleur rendu. Au-delà survient le phénomène de la diffraction qui fera baisser le piqué de votre photo. Ceci étant, je pense qu'il faut relativiser la gêne posée par la diffraction. Autant en macro, ou en portrait, la perte de piqué peut être vraiment gênante , autant en pose longue, suivant les cas, le résultat peut être tout à fait valable. Ci-dessous 2 exemples de poses longues, une réalisée à f/22, et l'autre réalisée à f/25, qui malgré une ouverture de diaphragme très petite conservent un piqué nettement acceptable, tout au moins pour des tirages en 30x40 cm.

Cliché réalisé à f/22
la photographie en pose longue f/
La Ciotat, le Bec de l'aigle - f/22 - 210 sec - focale : 27 mm


Cliché réalisé à f/25
la photographie en pose longue
Les Boucholeurs - f/25 - 144 sec - focale : 46 mm

Et la prise de vue... ça se passe comment ?

Bon, ce n'est pas le tout d'avoir le matériel, de savoir régler l'appareil, de savoir calculer le temps de pose, il faut aussi savoir se servir de tout ça. Vous voilà donc à pied d'œuvre. Vous êtes sur le lieu de prise de vue et les conditions sont idéales. Comment procéder ?

Avant toute chose, votre appareil doit être déjà monté sur le trépied (vous éviterez ainsi de faire une mauvaise manip et de le faire tomber).

- Posez votre trépied
- faites votre cadrage
- faites la netteté (que ce soit en manuel ou en autofocus importe peu. Par contre, n'oubliez surtout pas une fois la netteté faite de désactiver l'autofocus).

Une fois cette première étape passée, réglez votre ouverture et faites une mesure de lumière. À ce stade, je vous conseille d'ailleurs de faire une photo test sans les filtres afin de vérifier que la mesure de votre appareil ne se trompe pas (il serait dommage de faire une pose de 10 minutes pour s'apercevoir au bout du compte que votre ciel est cramé à cause d'une mauvaise mesure de lumière). Suivant la photo test, faites les ajustements nécessaires afin d'obtenir une photo correctement exposée.

Ça y est, vous avez obtenu votre couple vitesse/diaphragme, calculez maintenant votre temps d'expo (cf par. 2). Passez votre appareil en pose T (pour ceux qui ne savent pas comment faire, je vous renvoie à la notice de votre appareil). Puis vissez délicatement sur votre objectif le ou les filtres ND (si vous en mettez 2, vissez d'abord les filtres ensembles, puis vissez le tout sur l'objectif). Ne serrez pas, faites juste un demi ou trois- quart de tour. Ajustez enfin le pare-soleil sur l'objectif sans le verrouiller.

Vous voilà prêt à déclencher. Vous prenez votre chronomètre, votre télécommande et vous appuyez en même temps sur les 2. Arrivé au bout du temps défini aux étapes précédentes, vous appuyez à nouveau sur la télécommande pour fermer l'obturateur et voilà enfin votre première pose longue réalisée.

Pour conclure

La magie de la pose longue, c'est que pour 2 clichés d'un même endroit, vous n'obtiendrez pas tout à fait le même résultat. La part de hasard donne un attrait particulier à ce genre de photo. Il s'agit toutefois de ne pas céder à la facilité et de rester attentif à ses choix de cadrage. D'autre part, nous avons vu ici toute la partie concernant directement la prise de vue, il reste bien entendu la partie "traitement de la photo" qui est également importante afin de mettre en valeur tout le potentiel du cliché, mais ça c'est une autre histoire...

Découvrir le travail de Patrick Dagonnot
> Les mages publiées dans cet article sont extraites d'une série intitulée "Eau, fil du rêve". Le livre de cette série est disponible sur le site www.blurb.com.


PARTAGER
Quel sujets pour les poses longues ?

Tout l'intérêt de la pose longue réside dans le fait de capturer du mouvement.
Un ciel nuageux un jour de vent, se transformera en filé et dynamisera un paysage, un bord de mer ou même un monument. Une mer en furie se métamorphosera en une brume qui donnera d'autant plus d'impact à des rochers ou à une jetée au premier plan. Une fontaine ou une cascade d'eau prendront un aspect lisse et irréel. Certes, ce sont des sujets déjà traités par nombre de photographes, mais c'est à vous d'inventer vos cadrages, votre manière "de voir", votre style.

Mais la pose longue ne se limite-t-elle qu'à ces sujets ? Sans doute pas et le numérique donne cet avantage de pouvoir multiplier les essais.
Pour débuter, vous pouvez photographier en pose lente ou même jouer avec des lumières pour découvrir le lightpainting.

Une personne au salon de la photo me parlait de son envie de réaliser des portraits en mouvement et en pose longue. Et pourquoi pas ? J'avais moi-même fait quelques essais d'autoportraits sur ce principe. La pose longue a ceci de particulier qu'elle introduit le mouvement dans une image figée. Ainsi, un marcheur, la course des étoiles ou la gestuelle d'un danseur deviennent des sujets d'exploration, qui posent la question de notre rapport au temps. Cette perspective peut nous donner également la liberté d'envisager d'autres modes d'approche : en effet on part du principe que l'appareil est fixé sur son trépied et ne doit pas bouger...
et s'il bougeait...
Contact Vie privée, Cookies Conditions Générales d'Utilisation