Une seule photo aura suffit à Éric Baledent pour se faire un nom dans le landernau de la photo de sport : il est en effet l'un des seuls parmi les quelques 150 photographes qui peuplaient le bord de la pelouse du Stade de France le 18 novembre 2009 à avoir isolé la vilaine mimine de notre goléador national Thierry Henry lors du match de barrage opposant la France à l'Irlande dans les qualifications pour la coupe du monde de football en Afrique du Sud. Voici l'histoire à rebondissements d'une photo d'anthologie racontée par son auteur...

photo de la main de Thierry Henry par Eric Balendent
Une image marquant, réalisée au 300 mm pratiquement à l'autre bout du terrain...

Ingénieur informaticien dans une grande administration le jour, Éric Balendent a entrepris il y a trois ans une deuxième carrière qui occupe désormais ses soirées et ses week-end : photographe de sport. Après avoir obtenu au bluff sa première accréditation sur la coupe du monde de Rugby en 2007, il est rapidement devenu l'un des photographes attitrés de l'équipe de rugby du Stade Français. C'est là qu'il a été repéré par un journaliste du quotidien Le Parisien où il travaille comme pigiste depuis l'année dernière. Ce support l'amène à couvrir une large palette de sports, tant sur le plan local que national. En dehors du foot et du rugby – les plus médiatisés – il suit de près le football féminin, l'athlétisme et le basket. Quand il n'est pas en mission pour Le Parisien, il opère pour son propre compte et diffuse ses images via le réseau de photographes indépendants Jerrycom et, depuis peu, par l'agence Abaca Press. Ses publications régulières lui ont permis de décrocher une carte de presse en 2008, précieux sésame qui lui a ouvert toutes grandes les portes des événements internationaux.

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France Irlande en 2009 phases de qualification pour la Coupe du monde de football.

Éric Baledent n'est pas tout à fait un photographe de sport comme les autres : il est un des rares, sinon le seul en France à travailler avec du matériel Sony dans un milieu archi-dominé par le tandem Canon-Nikon. Un choix que le photographe justifie par une satisfaction jamais déçue à travers toutes les générations de boîtiers Minolta, puis Sony qu'il a possédés.

L'autre particularité d'Éric Baledent tient au parcours qui l'a amené à la photo de sport. Guidé par son père arbitre de football, il a été lui-même arbitre dans son jeune âge. Cette expérience lui a permis d'acquérir un certain sens du jeu, un don précieux pour anticiper les actions et les cadrer au mieux. C'est aussi l'arbitrage qui a suscité sa passion pour la photo : trouvant injuste que les photographes ne s'intéressent pas aux hommes en noir, il a commencé dès l'adolescence à photographier son père sur les stades où il officiait. Il a fallu que ce soit sur une erreur d'arbitrage qu'il fasse son premier gros coup médiatique...

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France Irlande en 2009 phases de qualification pour la Coupe du monde de football.
 

Ce 18 novembre 2009 il se trouve donc au Stade de France, pour suivre la rencontre de football qui oppose la France à la l'Irlande. Lorsqu'il s'installe vers 19h au bord de la pelouse, il ne sait pas encore qu'il va réaliser ce soir là une photo marquante pour sa jeune carrière de photographe free-lance. Elle va lui offrir une belle exposition dans la presse, dont notamment une publication en exclusivité et en double page dans l'Equipe Mag du 19 décembre 2009, et la couverture du livre « La main maudite » de Karl Olive.

La double page dans l'EquipeMag.

Cette image mettant en évidence la main de Thierry Henry sur l'action menant au but de William Gallas et à la qualification des français pour le mondial que nous nous apprêtons à vivre sauve un peu l'honneur des photographes qui, bien que très nombreux au bord du terrain, n'ont été que deux à produire une image mettant en évidence la faute de l'attaquant français. Une réussite qui donne tout son poids à la phrase affichée par Éric en Une de son site Internet www.lemousticproduction.com : « ce que la photographie reproduit à l'infini n'a lieu qu'une fois ». Cependant, la photo d'Éric n'a été publiée pour la première fois que le 19 décembre, soit un mois après l'événement. Il nous explique pourquoi.

Focus Numérique : Comment se fait-il que tu sois l'un des deux seuls photographes à avoir réussi une photo de la main de Thierry Henry ?

Éric Baledent : Pour faire cette photo, il fallait surtout être bien placé, car l'angle était fermé : Thierry Henry était près du poteau de but, ce qui laissait une fenêtre de tir très étroite pour les photographes qui se trouvaient derrière le but irlandais, face à l'attaque française. Le match était très indécis, et comme c'était la foire d'empoigne pour avoir une place derrière le but irlandais, j'ai décidé de ne pas changer de côté et de rester derrière le but français pour suivre la première mi-temps de la prolongation. J'étais le seul photographe français à faire ce choix. La photo que j'ai prise a été faite de l'autre bout du terrain, au 300 mm avec un Sony Alpha 700. Grâce au facteur de multiplication de focale, cela faisait l'équivalent d'un 450 mm. Vu la distance à laquelle je me trouvais, le cadre est assez large. Mais cela a permis au magazine l'Equipe, au terme d'un beau travail journalistique, de se servir de mon image pour recueillir le témoignage des spectateurs que l'on voit en fond, pour un article intitulé « qui a vu la main de Thierry Henry ? ». J'ai aussi eu la chance d'avoir en fond la veste jaune fluo d'un stadier, qui met la main d'Henry en évidence.

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Éric Baledent suit également d'autres compétitions sportives.

Focus Numérique : Avec ce plan large, as-tu vu précisément ce qui se passait sur l'action ?

Éric Baledent : Pas du tout. J'ai déclenché une rafale sur l'action, ce que je fais assez rarement, et sans réaliser le fait de jeu que je venais de saisir. Au bord de la pelouse, on n'était pas au courant de ce qui c'était passé. Je ne l'ai su que plus tard, une fois rentré chez moi.

Focus Numérique : Et alors quand tu l'as appris, j'imagine que tu as dû foncer pour fouiller tes images ?

Éric Baledent : Pas du tout ! Je n'ai jamais imaginé que j'avais cette photo. J'avais même oublié que j'avais fait une rafale à cet instant-là du match... J'avais une activité assez chargée pour Le Parisien à cette période là, si bien que j'ai remis à plus tard l'éditing de mes photos. Le samedi, c'était France-Samoa en rugby, et c'est seulement en sortant du match, et en parcourant mes images de France-Irlande pour les montrer à ma collègue Sylvie Grosbois que j'ai remarqué le fameux cliché.

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Les mondiaux d'athlétisme en 2009.

Focus Numérique : Et que fais-tu à ce moment-là ?

Éric Baledent : Le soir même, j'ai arrosé les rédactions et les services photo, et j'ai été recontacté assez vite par Presse Sports, l'agence photo de l'Equipe, pour signer un contrat d'exclusivité de trois semaines. Ils voulaient garder la primeur de cette image pour le numéro de fin d'année de l'Equipe Mag, pour faire l'article « Qui a vu la main d'Henry ? ». Dans un deuxième temps, je l'ai aussi vendue à l'agence Panoramic qui l'a diffusée dans la presse sportive. Tout récemment, l'image, recadrée et légèrement retouchée, a aussi fait la couverture du livre-enquête du journaliste Karl Olive « Thierry Henry, la main maudite », paru aux Editions du rocher.

Focus Numérique : Qu'est-ce que t'a rapporté une telle exposition ?
Éric Baledent : Je ne saurais pas donner un chiffre exact au total, mais ce qui est sûr, c'est qu'elle m'a rapporté beaucoup moins qu'elle aurait pu, car je n'étais pas rôdé à ce genre de négociation. Le contrat d'exclusivité notamment m'a rapporté moins de 1000 € et m'a empêché de diffuser plus largement mon image lorsque cette histoire faisait encore la une de l'actualité. Cependant, j'ai gagné sur d'autres plans. Cette photo m'a tout d'abord permis de me faire connaître et reconnaître de mes pairs. Elle m'a aussi permis d'être repéré par Sony, avec qui j'ai désormais un accord de partenariat technique.

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Tournoi de Paris, Judo en 2010.

Focus Numérique : À propos de ton équipement, j'imagine que les agences font attention à proposer des images dont les rendus sont les plus homogènes possibles. Est-ce que le fait de travailler avec un matériel différent d'une majorité de photographes est un handicap ?

Éric Baledent : On ne m'a jamais fait aucune remarque à ce sujet. Ce que demandent avant tout les agences, ce sont des images fortes et techniquement bonnes. Le rendu passe après.

Focus Numérique : Et pourquoi ce choix du matériel Sony ?
Éric Baledent : Tout simplement parce que j'ai commencé la photo avec un appareil Minolta SRT 100x et que je n'ai jamais eu de raison de changer de fabricant depuis. Au moment où j'ai entrepris de me professionnaliser, je me suis simplement rééquipé de boîtiers et d'objectifs récents, mais j'ai préféré conserver les repères et les habitudes de travail que j'avais acquis et suis donc resté fidèle à Sony, qui a repris toutes les technologies Minolta.

Focus Numérique : Avec quels boîtiers et objectifs travailles-tu ? Quelles améliorations attends-tu de Sony ?

Éric Baledent : Depuis la photo de la main de Thierry Henry, j'ai acquis un Alpha 900 et un Alpha 550, mais je fais encore tourner mon Alpha 700. En optique, je travaille surtout avec un 24-70 mm f/2,8 Zeiss, un 70-400 mm Sony G f/4-5,6 et un 300 mm f/2,8 Sigma. J'apprécie beaucoup le piqué des optiques Sony, et plus encore celui de mon 24-70 mm Zeiss. J'aime aussi la mise au point SSM, qui est très véloce et n'a rien à envier à mon sens aux autres références du secteur. Là où Sony doit encore progresser, c'est tout d'abord sur la sensibilité. Avec mon Alpha 700, il est difficile d'aller au-delà de 3200 ISO. C'est encore moins avec l'Alpha 900, que je limite à 2500 ISO. J'aimerais également trouver dans la gamme pro de Minolta des objectifs à géométrie fixe. Le développement téléscopique du 70-400 mm est en effet problématique en cas de pluie, car il favorise les infiltrations et ne facilite pas l'utilisation d'une cape de pluie.

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France - Italie, tournoi des 6 Nations 2010.

Focus Numérique : Comment tes choix techniques sont-ils perçus par tes confrères ?

Éric Baledent : J'ai parfois eu des réactions surprises ou intriguées à propos de mon équipement, mais rarement des railleries. C'est certain que je n'ai pas tout de suite été pris au sérieux par certains confrères. Mais je pense que la meilleure réponse que je pouvais apporter à ceux-là, c'était de leur rappeler que ce n'est pas la matériel qui fait le photographe. De ce point de vue, la photo de la main de Thierry Henry a un peu changé les regards.

Eric Baledent
Éric Baledent, son Alpha 900 équipé d'un Sony 70-400 mm SSM.

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