Sergio Larrain intègre l'agence Magnum en 1960 grâce à sa rencontre avec Cartier-Bresson et se retire de la vie publique dix ans plus tard, en 1971. Il nous a quittés l'an dernier, mais avec le cadeau d'accepter enfin une rétrospective sur son travail après une décennie de silence. Si vous passez par Arles, ne manquez pas l'occasion, rare, de découvrir son œuvre à l'Église Sainte-Anne.

Avec le travail de Sergio Larrain, le noir et blanc est mis à l'honneur. Né à Santiago de Chili en 1931, il a photographié son pays comme personne avant de livrer son regard sur la vieille Europe ou le Moyen Orient. En découvrant les premiers portraits de cette grande exposition, on est immédiatement frappé par la force vibrante de ces clichés. A travers les regards, les instants qu'il capture, on a cette impression de basculer entièrement dans l'image pour entendre les cris de la rue et sentir l'odeur d'une pauvreté intemporelle. Comment parvenait-il à s'immiscer dans cette vie grouillante, à interpeller son sujet avec une telle intensité ? Parfois, le regard du sujet est tellement juste qu'on pourrait croire que Sergio Larrain a laissé son appareil traîner de main en main dans les rues du Chili. Que ces femmes, ces enfants se sont accaparé l'instrument pour revendiquer une identité dans l'image. Car ces photos ne renvoient pas uniquement une déambulation dans le monde, un regard qui divaguerait, hagard. Elles nous emmènent quelque part et donnent à voir une réalité, cruelle mais poétique.

sergio larrain

Larrain était un humaniste, assurément. Et c'est peut-être ce qui l'a épuisé au point de tout arrêter. Il était ami avec des artistes tels que le poète Pablo Neruda et a maintenu de longues correspondances notamment avec Agnès Sire, directrice de la fondation Heni-Cartier Bresson. On ne s'étonne pas de découvrir un personnage aussi entier dans le documentaire du photographe Magnum Patrick Zachmann. Lorsqu'en 1999, ce dernier part à sa recherche, Larrain s'est alors « retiré au nord du Chili, loin de l'agitation du monde pour se consacrer au dessin, au yoga et à l'écriture ». Il refuse que son visage soit filmé par Zachmann, mais lui parle abondamment, de photographie et aussi de méditation. « Ma rencontre avec Sergio Larrain fut à la fois lumineuse et frustrante. Il était animé par l'obsédante idée de me convertir au yoga et au bouddhisme afin que je transmette ensuite, par le réseau international de Magnum, ses idées pacifiques, écologiques, spirituelles pour sauver la planète et les hommes. »

sergio larrain

La force de Sergio Larrain semble avoir été sa faiblesse. Ses photos témoignent d'un amour de l'humanité et d'une profonde empathie. Il savait manier l'art de la photographie pour transmettre brillamment son regard. Mais lorsqu'il réalise que photographier le monde ne change pas les consciences de ceux qui l'abîment, cet idéaliste range son appareil. Dans le documentaire de Zachmann, il est intéressant d'entendre Sergio Larrain expliquer comment il construit ses images, alors qu'il ne pratique plus son art : « Je vais te parler de photo, je vais t'expliquer un peu de géométrie. Les lignes les plus fortes de ta photo, c'est les bords de l'image. Ces lignes sont plus fortes que celles de ton sujet. » C'est déconcertant de voir cet homme détenant le pouvoir de faire des grandes images, expliquer avec simplicité comment il procède, et savoir qu'il a choisi d'arrêter. On comprend la frustration exprimée par Zachmann mais on ne peut en vouloir à Larrain. Avec une seule exposition, on découvre sa contribution majeure à l'histoire de la photographie documentaire. Et l'on s'estime heureux que Sergio Larrain nous ait offert ces quelques années de photographie. 

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