À la fin de l'été 1981, alors que l'argentique était à son apogée, Sony sortit un petit boîtier qui n'était rien d'autre que le premier reflex enregistrant des images sans film : le Mavica. Histoire d'une (presque) révolution technologique.

Au début des années 1980, les reflex avaient atteint un stade de quasi-perfection : automatismes d'exposition variés et très aboutis, gamme d'objectifs fixes d'une ouverture insurpassée depuis, zooms allant du plus grand-angle au super-téléobjectif, flashs puissants, pratiques et diversifiés, films d'une extrême finesse ou très rapides...
Il ne leur manquait plus que l'autofocus, dont déjà quelques prototypes avaient été présentés. Or le public n'allait pas tarder à leur manifester un dédain aussi bizarre qu'injustifié, au profit de compacts certes plus portables mais incroyablement limités du point de vue créatif. Les reflex ne remonteraient, non sans mal, sur le devant de la scène qu'avec l'autofocus, en 1985, et le Minolta 7000.

Vous trouverez sur cette période une intéressante synthèse de la préhistoire de la photo numérique sur The Digital Camera Museum (en anglais) et une autre, plus concise, sur Digicam History (toujours en anglais) ; pour cette dernière, visitez les différentes périodes, mais attention, j'y ai décelé de petites erreurs.

C'est dans ce contexte d'apogée de l'argentique qu'un petit homme discret et tout de noir vêtu, M. Akio Morita (1921-1999), président et cofondateur de Sony, décida de jeter le trouble. Le 24 août 1981, il présenta l'appareil du futur : le Sony Mavica, premier reflex enregistrant des images sans film. Mavica pour MAgnetic VIdeo CAmera, évidemment.

Sony Mavica

Au passage, permettez-moi de vous exprimer une surprise : c'est très difficile de trouver sur le web une documentation approfondie sur cette étape majeure de la photo. Sans l'aide d'un article trouvé dans un vieux numéro de Phot'Argus (n° 110 de septembre-octobre 1981) et rédigé par mes excellents confrères Gérard Bouhot et Michel de Ferrières, j'aurais eu du mal à réaliser ce "Rétro Photo".

M. Morita, excellent physicien, avait déjà conduit Sony à la réussite en 1968 avec les téléviseurs Trinitron (dont il avait racheté la licence à la France), puis avec les lecteurs de cassettes Walkman en 1979. Il travaillait déjà sur le CD avec Philips et Hitachi à l'époque. Mais la photo n'était pas son fort.

Sa conférence de presse, totalement inattendue, fit donc l'effet d'une bombe : Niepce était enterré une seconde fois. Les actions Sony grimpèrent instantanément, tandis que celles de ses concurrents s'effondraient. Mais les choses revinrent rapidement dans l'ordre au bout de quelques mois.

LES PRÉCURSEURS

Sony Mavica
 © Alcatel Lucent

En fait, le Mavica avait eu des précurseurs. Le maillon clé de la photo numérique, c'est le capteur DTC (pour "dispositif de transfert de charge" ; CCD en "franglais" ; on a parfois des CMOS). Ce capteur DTC avait été inventé en 1969 dans les laboratoires AT&T par deux prix Nobel, George E. Smith et Willard Sterling Boyle.

Sony Mavica
 © Fairchild

La société américaine Fairchild fut la première à intégrer un tel capteur dans une caméra, la MV-100, en août 1973. Il s'agissait d'un capteur noir et blanc, d'une résolution de 100 x 100 pixels bien inférieure à la résolution alors utilisée en télévision. Aussi la MV-100, de très petite taille, était-elle destinée à la surveillance, à des usages médicaux ou industriels.

Sony Mavica

En 1974, un ingénieur de Kodak, Bryce E. Bayer (1929-2012) eut l'idée de recouvrir un capteur DTC à l'aide d'un réseau de minuscules filtres colorés : la matrice de Bayer. Chaque photosite du capteur est ainsi recouvert de son propre filtre. Le réseau contient 50 % de filtres verts, 25 % de rouges et autant de bleus, afin de simuler la définition et la sensibilité plus élevées de l'œil humain dans les verts. Ensuite, une interpolation est pratiquée de telle sorte que l'on ait affaire à des pixels. Cette invention va apporter la couleur à l'imagerie numérique.

Sony Mavica
© S. Sasson

Il devint logique d'intégrer ce capteur DTC Fairchild dans un appareil photo. En décembre 1975, Steven J. Sasson, un ingénieur de Kodak, fit le pas le premier. Son appareil était volumineux et compliqué. Il enregistrait les images sur un magnétophone digital à cassette fixé à l'appareil. Ensuite, on extrayait le magnétophone pour pouvoir projeter l'image sur un écran par l'entremise d'un ordinateur, qui à ce moment-là ressemblait un peu à une grosse calculatrice, au look presque steampunk.

Sony Mavica
© Kodak

Le prototype demeura unique. Lorsqu'on demanda à Sasson quand son appareil pourrait être vendu au public, il répondit : "Dans 15 à 20 ans". L'appareil fut stocké, égaré plusieurs fois, et c'est seulement en 2001 que Sasson reçut le Prix Kodak de l'innovation. La cause de cette incompréhension ? L'appareil était arrivé trop tôt et il était trop rudimentaire pour être attractif. Sasson s'en est expliqué en 2012 dans une interview donnée au site Megapixel (en anglais).

Sony Mavica

Mais dès lors, pourquoi ne pas se servir du principe pour en faire un gadget futuriste et branché ? Deux entrepreneurs, Sam et Ken Mendes, remarquèrent en 1976 dans une boutique de Broadway une installation comprenant une caméra de surveillance, un ordinateur et une imprimante qui permettaient aux clients de se tirer des photos instantanées noir et blanc sur papier pour 2 à 3 dollars. Ils eurent l'idée de la fabriquer en série avec une caméra de sécurité Panasonic, pour la juteuse somme de 25 000 dollars. Il semble que 300 de ces CASI Apollo VP2 S100 furent produites en 1977. La caméra pratiquait un arrêt sur image et l'impression se faisait directement, sans que l'image soit stockée.

Sony Mavica
 © Phot'Argus, 1981, n° 110

À la fin de 1978, la firme RCA réalisa un prototype d'appareil numérique compact, qui à certains égards était même plus évolué que le Mavica. Il s'agissait d'une sorte de caméra couleur pour images fixes, dotée d'un zoom électrique, qui stockait les images sur des mémoires statiques amovibles, ancêtres de nos cartes mémoire. Il y avait même un petit écran de contrôle pour visionner les images et choisir celles que l'on voulait conserver pour affichage écran ou impression ou, au contraire, supprimer (par effacement de la mémoire).

Le Mavica

C'est sur ces bases, certes complètement dispersées, que Sony révéla son prototype. Le coup de tonnerre fut d'autant plus fort que, justement, aucun précurseur du Mavica n'avait vraiment retenu l'attention. M. Morita s'effaça prestement pour remettre l'appareil à une ravissante petite brune toute en rondeur. Vous pouvez lire deux excellents comptes rendus d'époque : celui d'Amateur Photographer en date du 19 septembre 1981 (en anglais) et celui du Süddeutsche Zeitung du 18 septembre 1981 (en allemand).

Sony Mavica

Le Mavica avait le gabarit d'un reflex argentique (130 x 89 x 53 mm nu, 800 g), avec un gros objectif. Mais il était étonnamment fruste. Son seul perfectionnement était sa cadence exceptionnellement rapide de prise de vues : jusqu'à 10 images par seconde. Le capteur couleur, d'une sensibilité de 200 ISO, de 9 x 12 mm, présentait 490 x 570 px (280 000 px) — une définition moitié moindre que celles des meilleurs téléviseurs de l'époque (600 000 px). Il est donc fallacieux de dire que la qualité était celle d'une bonne télé. Ou alors, c'était celle d'une télé assez médiocre. Il produisait un signal vidéo analogique (et non digital) au format NTSC.

Sony Mavica

Du fait de la minuscule taille du capteur, aucun prisme ne faisait saillie sur le capot de ce prototype : un jeu de miroirs faisait l'affaire. L'obturateur donnait les vitesses de 1/60 à 1/1000 s en manuel et jusqu'au 1/2000 s en automatique. Pas de vitesses lentes, comme sur les premiers Leica. Certains ont dit que l'appareil était mono-vitesse (1/60 s) ; j'ignore si c'est une erreur mais il semble que plusieurs Mavica un peu différents aient été produits. Deux modes d'exposition étaient disponibles : manuel avec mesure et priorité à l'ouverture, le réglage s'effectuant par flèches lumineuses dans le viseur. Un retardateur et un filtre gris étaient présents. Les trois accus CdNi, de format AA, donnaient une autonomie de 200 vues.

Sony Mavica

Trois objectifs, à monture baïonnette, étaient proposés : un zoom standard 16-64 mm f/1,4, et deux focales fixes 25 mm f/2 et 50 mm f/1,4. Aucun vrai grand-angle, donc, car si vous voulez comparer avec votre reflex, il vous faut multiplier les focales par 2 ou par 3 selon que vous avez un appareil DX ou "plein format" 24 x 36 mm. Les objectifs avaient une bague de diaphragme pour régler l'exposition.

Sony Mavica

L'enregistrement, analogique et particulier à Sony, se faisait sur une mini-disquette dite "floppy" : le Mavipak VFD-50 (60 x 54 x 3 mm et 8 g). Chaque Mavipak avait son compteur de vues et pouvait contenir 25 ou 50 vues selon la qualité choisie. Chaque image disposait de son propre cercle d'enregistrement sur la disquette. On ne peut pas lire de telles images aujourd'hui à moins d'avoir le lecteur Sony d'époque... en état de marche bien sûr !

Sony Mavica

Le boîtier était dépourvu de visualiseur. Mais Sony en avait fait, judicieusement, le centre de tout un système : visualiseur (Mavica Viewer) qui était une sorte de magnétoscope pour observer les photos sur écran TV, duplicateur de disquettes, imprimante couleur, transmetteur téléphonique. L'appareil était conçu pour une liaison avec le magnétoscope Betamax.

Sony Mavica

Lors de la conférence de presse, M. Morita et sa jolie présentatrice se contentèrent de montrer le Mavica Viewer, un chargeur d'accus, et un flash désormais inséparable du prototype dans sa vitrine actuelle. Lorsqu'on posa à M. Morita la même question qu'à M. Sasson, celui-ci se hasarda à un délai bien plus court : 18 mois à 2 ans. Mais sans rien promettre.

En réalité, bien qu'il disposât d'une unité de R&D exceptionnelle, M. Morita était incapable de tenir ce délai pour réaliser un produit même rudimentaire, crédible. L'homme bluffait-il ou fut-il pris à son propre piège ?

Le Mavica fut un pétard très dangereux, mais mouillé. Heureusement, car si M. Morita avait été en mesure de mettre sa menace à exécution, toute l'industrie de la photo et ses centaines de milliers d'emplois auraient eu toutes chances de basculer dans le vide. On se demanda même si l'image fixe qu'était la photo ne disparaîtrait pas au profit de la vidéo, tant apparaissait grande la parenté de leurs deux versions électroniques.

Ce drame aurait fort bien pu arriver, car le cinéma d'amateur disparut des années avant que les caméscopes ne deviennent opérationnels. Une fois passé ce traumatisant cyclone, toutes les marques de photo se mirent au travail dans le plus grand secret pour relever le défi de Sony, et même si on compta de prestigieux morts (Bronica et surtout Minolta), l'essentiel des industriels réussit à faire le pas du numérique.

À suivre...

> Rétro photo : Photoshop 1


Contact Vie privée, Cookies Conditions Générales d'Utilisation