Il y a vingt ans, le numérique en était encore à ses débuts et les rares modèles disponibles, produits en toute petite série quand ils ne restaient pas au stade du prototype, semblent aujourd'hui des dinosaures bien malcommodes. Découverte de l'un d'entre eux : le Nikon E2.

Comme les autres grandes marques de la photo argentique, Nikon semble avoir eu des difficultés à passer au numérique. La firme tokyoïte s'engagea dans plusieurs lignées d'appareils avant de trouver la bonne — celle que nous connaissons depuis le D1 de 1999, qui sur le plan conceptuel et structurel, apparaît beaucoup proche des reflex argentiques que celle du E2.

Mais évoquons pour commencer les tout débuts, sur lesquels nous reviendrons prochainement à l'occasion d'une rétrospective détaillée.

Les tout premiers pas : Panasonic dans le moteur (1986-1993)

Après le traumatisme général causé en 1981 par la présentation du Sony Mavica, Nikon, qui avait dès lors commencé à déposer des brevets, mit cinq ans à sortir, en 1986, un premier appareil numérique : le Still Video Camera (SVC). Il s'agissait d'un reflex de forme argentique mais en réalité entièrement original, construit autour d'un tout petit capteur de 300 000 pixels. Le SVC disposait de sa propre gamme d'objectifs, forcément de très courte focale. Il enregistrait les images sur la disquette miniature de 2 pouces (5 cm) mise au point par Sony pour son prototype Mavica. Il resta à l'état de prototype, avec un boîtier en plastique assez sommairement fini.


Les deux premiers reflex numériques créés par Nikon : le Still Video Camera (à gauche) et le QV 1000C (à droite).
Ils utilisaient une disquette 2" et disposaient d'une gamme restreinte d'objectifs spécifiques. Le design du second était plus futuriste, plus distinct de celui des reflex argentiques repris par ses descendants depuis le D1. Photos Nikon.

Trois ans après, en 1988, le fabricant fit connaître le QV 1000C, évolution du précédent avec un capteur de 380 000 pixels, mais uniquement noir et blanc. Cet APN avait été développé en lien avec Panasonic. L'appareil ne fut produit qu'en quantité homéopathique : environ 180 exemplaires de 1988 à 1993. Une étude extrêmement détaillée en est livrée par Jarle Aasland — ce collectionneur-expert et historien de la photo en possède deux exemplaires. Le Musée de Bièvres, lui, en a un.

Une joint-venture Kodak : les DCS (1990-2005)

Parallèlement, en 1991, Nikon prépara un F4 avec un volumineux dos numérique qui fut utilisé par la Nasa. Mais, simultanément, la marque s'engagea avec Kodak dans une tout autre direction que celle de ses SVC et QV 1000C. L'engagement numérique de Kodak était discret, mais réel : c'est l'un de leurs ingénieurs, Steven Sasson, qui avait inventé en 1975 le tout premier appareil numérique (voir notre "Rétro Photo : Sony Mavica").

Ces énormes reflex de la lignée DCS dérivaient de divers modèles de reflex argentiques (F3, F801, F90, F80...), auxquels Nikon avait ajouté une base numérique mise au point par les experts de Rochester.

Dans la toute première version, le DCS100, produit à 987 exemplaires vendus 20 000 $, la base était séparée, en forme de magnétoscope, afin de loger un disque dur de 20 Mo servant à l'enregistrement de 156 images non compressées ou de 600 JPG. Dès le modèle suivant, le DCS200 (1992), plus compact, toute la partie de traitement et d'alimentation était solidaire du boîtier en prenant la forme d'un gros moteur rapide. Petit à petit, le progrès des capteurs aidant, la résolution passa de 1,3 Mpx (DCS100) à 6 Mpx (DCS460), pour finir en apothéose avec les éblouissants DCS Pro 14n puis DCS Pro SLR, dotés d'un capteur en vrai 24 x 36 de 13,89 Mpx.

DCS 460 Nikon N90S
Produit de 1995 à 2000, le DCS 460 fut, à l'époque de sa sortie, le numérique disposant de la plus haute résolution avec 6,2 Mpx et un coefficient de conversion de 1,3 seulement. Mais son prix était en conséquence : 35 000 $. En 2000, celui-ci s'était effondré à 2 500 €. Photo © Gisle Hannemyr.

Ces DCS utilisaient, à la différence des SVC et QV 1000C, la gamme d'objectifs Nikon 24x36. Étant donné la petite taille des capteurs (sauf des deux derniers), il fallait, comme aujourd'hui en format DX (APS-C), appliquer un coefficient de conversion : 1,65 pour le DCS100, et jusqu'à x2,5 pour certains modèles.

Pour ne pas faire de jaloux, à partir de 1995, Kodak avait également préparé des reflex Canon pour en faire des boîtiers numériques.

Une joint-venture Fuji : les Nikon E2 et E3 (1995-2000)


En dépit de son poids et de son épaisseur, le Nikon E2 se tient bien en main grâce à sa poignée intégrée. Noter l'absence de dépassement à la gauche de l'appareil, correspondant à la cartouche 24x36. De ce point de vue, les reflex numériques actuels ont une forme plus traditionnelle, presque ringarde ! Photo Nikon.

Cependant, Nikon développait en parallèle un concept original, à partir d'une base mécanique de Nikon F4 dont on avait supprimé, comme sur le F4 de la NASA, l'interchangeabilité du viseur. Le but était de permettre un usage plein champ des optiques Nikkor avec des capteurs qui, à l'époque, étaient minuscules : 2/3" (environ 4,6 x 6,2 mm). Et de résolution tristounette : 1 000 x 1 280 px. Les spécialistes légèrement pinailleurs noteront cependant qu'on était au format 4/3 au lieu du format 2/3 du 24x36 (et du DX).

L'aventure fut menée cette fois avec Fuji qui, dès 1988, s'était donné les moyens de devenir un acteur de premier plan de l'imagerie numérique. De ce fait, le Nikon E2N fut aussi commercialisé sous le nom de Fuji DS 505, et le E3, son dérivé, eut aussi un équivalent Fuji : le DS 560.



Bien que mécaniquement dérivé du Nikon F4, le Nikon E2 ne lui ressemble pas du tout ! On dirait plutôt un moyen format... sauf que le capteur est plus petit qu'un ongle de la main ! L'accu est logé à l'extrémité gauche du corps. Le visualiseur brille par son absence : on n'a aucun contrôle a posteriori sur la photo prise. Dessins tirés du mode d'emploi.

Pour résoudre le paradoxe d'un capteur minuscule avec des optiques faites pour le 24x36, le Nikon E2, sorti en 1995, présentait une "optique-relais", comme le montre le schéma ci-dessous. Entre l'objectif et le plan focal (où l'on trouve normalement le film), le miroir renvoyait l'image de visée vers le dépoli puis le prisme, autorisant la visée reflex. Mais à l'arrière de ce plan focal (et juste derrière l'obturateur, non porté sur notre schéma), un convertisseur formé d'un jeu de lentilles était chargé de projeter une image miniaturisée sur le capteur.

Sur plan, tout était parfait... et effectivement l'E2 fonctionnait très bien. Avec même un sérieux bonus en termes de sensibilité : le convertisseur concentrait une telle lumière sur le capteur que la sensibilité nominale de ce dernier était de 800 ISO ! On pouvait aussi choisir 1 600 ISO.



Afin de conserver le champ couvert par les objectifs 24x36 en dépit d'un minuscule capteur, Nikon avait fait appel à un convertisseur interne, solution audacieuse mais abracadabrante qui n'avait pas été choisie sur les SVC et QV 1000C, et allait être abandonnée par la suite. En fait, contrairement à ce schéma de principe, le trajet optique n'était pas rectiligne. Dessin © E. Elcet 2015 d'après documents Nikon.

Un appareil lourd et cher

Las, au final, les inconvénients par rapport à l'argentique étaient beaucoup plus nombreux que les avantages. D'abord un encombrement (164 x 140 x 120 mm) et un poids (1 720 g sans objectif) très conséquents. De plus, et surtout, le prix qui avoisinait les 10 000 $ ! Il fallait être un geek plus que nanti pour s'autoriser une telle dépense, ou avoir besoin de transmettre une image en quelques minutes après la prise de vues à l'autre bout du monde.

La prise en main, avec la poignée, évoquait celle de certains reflex 4,5 x 6 — comme le Bronica SQ, le Contax 645AF ou le Pentax 645 — plus que celle d'un 24x36, à cause de la considérable épaisseur du corps. Cela avait obligé Nikon à une sorte de prolongateur de visée, d'où un angle d'observation étroit du dépoli (facteur x0,7). La cadence de prise de vues se limitait à 1 image/seconde. Sur le modèle dérivé, l'E2s, l'ajout d'une mémoire-tampon permettait de mitrailler à 3 i/s sur 7 vues. On était fort loin d'un bon reflex argentique avec dos 250 vues !


La carte PCMCIA utilisée par le Nikon E2 et E3 ainsi que leurs dérivés Fuji était nettement plus grande que les supports actuels comme les CompactFlash et surtout que les SD. On ne les trouve plus qu'en occasion. Photo © Coronium.

L'enregistrement se faisait sur de grosses cartes mémoire, des PCMCIA, d'un format abandonné depuis, mais encore faciles à lire avec certains Mac ou PC un peu anciens qui ont une fente pour cela. Curieusement, lorsqu'on montait les Nikkor sur ce boîtier, leur luminosité était bridée à f/6,7 et un vignetage appréciable se constatait avec certains objectifs. Enfin, il n'y avait aucun visualiseur pour contrôler l'image après-coup : on perdait encore là l'un des atouts actuels du numérique. Un paradoxe surprenant, car Kenji Toyoda, le chef de projet de la photo numérique chez Nikon et responsable du développement des E2 et E3, avait déposé dès 1981 le brevet d'un compact numérique étonnamment moderne qui comprenait justement un visualiseur ! En outre, c'est précisément en 1995, année de sortie du Nikon E2, que le Casio QV-10 fut le premier APN à proposer un visualiseur.


Photo du décollage de la navette Discovery, prise le 13 juin 1995 avec un Nikon E2 au 1/2 048 s à f/16. L'image d'origine a un modelé et des couleurs très flatteurs. Mais, en dépit d'un temps de pose très court, elle se prête mal à un suréchantillonnage de 2x, même avec Photoshop CS6. © Scott Andrews 1995.

À condition de ne pas avoir besoin de grands tirages, les images du Nikon E2 étaient superbes. Leur dynamique et la qualité de leurs couleurs étaient à même de rivaliser avec les photos produites avec un reflex numérique récent. Mais elles sont desservies par la trop faible définition de leur capteur, jointe peut-être à des problèmes supplémentaires : on pouvait les suréchantillonner quelque peu, quitte à les accentuer par la suite, mais un facteur 2x est déjà problématique, sauf avec un logiciel spécialisé. Certains numériques à peine plus récents semblent mieux supporter le suréchantillonnage.


Le système propre à l'E2 se réduisait à l'essentiel : à part le boîtier, il y avait le chargeur, un lecteur de carte PCMCIA et des câbles de connexion. Pour le reste, les objectifs et flashs Nikon argentiques faisaient l'affaire. Le fabricant préférait se concentrer sur son cœur de métier plutôt que de se lancer, par exemple, dans la construction d'une imprimante.

En 1998, l'E2 fut remplacé par l'E3, qui reçut de minimes améliorations : un capteur un chouïa plus pointu avec 1 032 x 1 364 px, une sensibilité réglable sur 3 200 ISO, une ouverture effective d'objectif jusqu'à f/4,8, une balance des blancs bien plus aboutie, la possibilité de faire des séquences de 12 vues à 3 i/s, une prise SCSI... Hélas, toujours aucun visualiseur, et un poids encore accru : 1 865 g !

Il est évident qu'avec un rapport performances/prix aussi défavorable par rapport à l'argentique qui, lui, était à son apogée, et un prix prohibitif, les ventes des Nikon E2 et E3 furent des plus modestes : entre 2 000 et 3 000 exemplaires selon Kenji Toyoda. Et encore, il semble que ce nombre incluait les exemplaires estampillés Fuji puisque ceux-ci, selon toute vraisemblance, sortaient de la même chaîne de fabrication : ils étaient strictement identiques à la marque près.

Le Nikon D1 : enfin un reflex numérique moderne

Mais la roue de l'histoire venait d'effectuer un nouveau tour. Le 15 juin 1999, Nikon annonça le D1, premier reflex numérique moderne, sorte de Nikon F100 qui conservait tous les avantages de l'argentique avec un capteur de format DX de 2,7 Mpx (2 000 x 1 312 px), et presque tout ce que nous connaissons sur nos reflex conçus 15 ans plus tard... Et là, 100 % de ce boîtier, ou presque, était signé Nikon. Nous en reparlerons, si vous le voulez bien...

Rétrospectivement, on peut s'interroger sur la raison de telles errances. Il semble que de 1981 à 2000, il y eut de fières batailles au sein des constructeurs entre les "Anciens", tenants du bastion argentique, et les "Modernes", promoteurs du numérique qui avaient une envie frénétique de rompre à tout prix avec ce que la photo avait été depuis 150 ans. La bataille n'était peut-être pas seulement entre les marques "photographes" (Canon, Minolta, Nikon, Olympus, Pentax) et les "informaticiennes" (Casio, Panasonic, Sony), mais aussi à l'intérieur des grandes firmes photo. Le traditionalisme apparent de nos reflex numériques pourrait trouver son explication dans une sorte de reprise de pouvoir des premiers.

Quoi qu'il en soit, était-ce la fin de la joint-venture entre Nikon et Fuji ? Pas tout à fait. Car Fuji allait continuer pendant près de dix ans (2000-2009) à "préparer" des reflex Nikon avec ses propres équipements numériques, et en particulier ses capteurs spécifiques (Super CCD), fort prisés des connaisseurs même cinq ans après leur disparition. Ensuite, entre gens de bonne compagnie, une séparation amiable fut consommée. Aujourd'hui Fuji s'est construit une image de haute volée avec ses FinePix de la série X, tandis que Nikon, sans renier son intérêt pour les compacts, se livre à un combat sans merci avec Canon sur les reflex numériques tant grand public que professionnels.

Quelques liens (en anglais) pour aller plus loin, fonctionnels à la date d'écriture :

> Rétrospective des reflex numériques Nikon
> Étude approfondie du Nikon F4 numérique de la NASA (1991)
> Étude Wikipedia des Nikon de la série E
> Étude Wikipedia du Nikon E3
> Étude du site Mir.com sur le Nikon E2, avec nombreuses références
> Autre étude magnifiquement détaillée du site Mir.com sur le E3
> Banc d'essai approfondi du collectionneur et historien expert de la photo Jarle Aasland sur le E2, avec des photos originales
> Décompte approximatif des Nikon E2 et E3 produits par une réponse de Kenji Toyoda sur le forum Nikonweb.com
> Télécharger la brochure publicitaire du Nikon E2 (si, c'est possible !)
> Télécharger le mode d'emploi du Nikon E2

Le Nikon E2 fait partie des quelque 370 appareils décrits par Lionel Gérard Colbère dans son livre-saga en couleur : Un siècle d'invention photographique, aux éditions VM.

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> Un siècle d'invention photographique
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