Avec le ion RC-250, sorti juste un siècle après le lancement du film souple et de son appareil Kodak Camera par George Eastman, Canon ouvre la photo numérique au grand public avec un compact digne d'un film de SF, mais aux fonctions basiques.

D'ordinaire, en photo, "numérique" se traduit en anglais par "digital". Pourtant, le premier appareil numérique grand public réellement vendu au grand public — quoiqu'à un nombre si faible que Canon n'a jamais osé le divulguer — n'est pas un appareil digital : il était en effet analogique. Il convertissait l'image reçue par son capteur en un signal vidéo identique à celui utilisé autrefois par les téléviseurs. On avait donc une "presque photo", constituée d'une sorte d'arrêt sur image, d'où d'ailleurs le nom donné à cette génération archaïque d'appareils : StiVi, abréviation de Still Video, "vidéo fixe".

Cette "presque photo" était enregistrée sur la floppy-disquette, sorte de disquette informatique miniature de 2 pouces (5 cm), inventée par Sony pour son prototype Mavica de 1981. Chez Canon, cette disquette, utilisée à partir de 1986 sur le reflex numérique RC-701 (premier reflex numérique réellement produit, mais en nombre infinitésimal), se nomme VF-50.

Canon, disquette VF-50
La floppy-disquette  de 2 pouces (5cm) VF-50 constitue le support d'enregistrement des tout premiers appareils numériques, qui étaient encore de type analogique. Photo © Erkaha 2015.

Le prototype Mavica, comme évoqué dans notre article, avait fait long feu. Il y a donc eu un décalage de 7 ans entre lui et le RC-250, décalage que, comme évoqué également, toutes les grandes marques de photo ont mis à profit pour prendre position dans l'imagerie du troisième millénaire. En somme, Sony, après avoir terrorisé les industriels de la photo, avait tiré les marrons du feu pour ses concurrents. Je vous raconterai prochainement ce qui s'est passé entre ces deux dates.


Les deux haut de gamme numériques Canon présents à la photokina 1988 : à gauche, le compact RC-470 (photo : documentation Canon) ; à droite, le reflex RC-760 (photo © Andrys Stienstra, Camerawiki). Les appareils ne sont pas à la même échelle.

En fait, en 1988-89, Canon produit, certes à dose homéopathique, trois appareils :

  • - le RC-760, reflex de grandes dimensions (162 x 51,5 x 101 mm et 975 g sans objectif ni accu) qui succède à partir de 1987 au RC-701. Son capteur DTC (en angl. CCD) de 2/3" a une définition accrue (600 000 px au lieu de 380 000), mais son prix est en forte hausse (600 000 ¥ au lieu de 380 000, sans objectif) ;
  • - le RC-470, qui est un compact bifocal (48 + 86 mm équiv. 24x36) assez volumineux (147,6 x 87 x 70 mm, 600 g), à usage institutionnel mais pas du tout grand public avec son prix de 4 899 $, baissé ensuite à 3 000 $) ; doté d'un capteur 1/2" de 360 000 px (soit près de 400 lignes TV), il autorise l'incroyable cadence de 20 i/s ;
  • - le ion RC-250, avec un capteur 1/2" de 200 000 px et un prix de lancement calé à 99 800 ¥, vendu au début aux États-Unis à 800 $, puis à 499.

Une sorte de caméscope pour images fixes

Si le Canon ion RC-250 n'est donc pas l'ancêtre de nos appareils actuels (qui, eux, sont vraiment digitaux : leur signal est une suite de 0 et de 1), il a pavé le chemin qui nous y a conduit. Comme ses deux autres boîtiers Canon contemporains, il en est le précurseur. Et tout comme le Mavica, son usage majeur est de produire des images à afficher sur un téléviseur, et non à imprimer, bien que l'on puisse le faire (les deux autres avaient, eux, des imprimantes dédiées, d'un coût prohibitif d'ailleurs).

Sur le téléviseur, on peut projeter les images, mais aussi, en retour, les effacer (toutes ou certaines) sur la floppy-disquette si nécessaire. Chacune des vues occupe une piste de la disquette qui en comporte 50. On ne peut évidemment pas les visionner sur l'appareil : ceci viendra par la suite, comme on l'a vu à propos de l'Apple QuickTake 200.

Le système RC-250 se limite à des accessoires d'alimentation et de raccordement à un téléviseur NTSC (PAL pour le RC-251). Toutefois, on trouve aussi une carte de vidéo-capture, un complément télé et une sangle de poignet. Dessins tirés du mode d'emploi.

Pour visionner les images sur un ordinateur et éventuellement les modifier, il faut les convertir : une carte de vidéo-capture était donc vendue en option pour raccorder l'appareil à un ordinateur, et s'y ajoutait un logiciel de visualisation. Rappelons-le : Photoshop (1) n'existait pas encore. Néanmoins, Canon avait montré à la photokina de 1988 un logiciel PC qui permettait de truquer ou de faire des effets spéciaux, certes très kitsch, sur les images transférées (vous pouvez retrouver en exclusivité sur le site dédié à mon ouvrage Un siècle d'invention photographique une galerie des plus anciennes photos numériques du monde présentées ou réalisées à cette photokina avec les prototypes qui y étaient visibles).

Aux États-Unis, le Canon ion RC-250 se nommait aussi Xap Shot, et au Japon, Q-Pic. Son signal de sortie était au standard NTSC (Japon et USA). Comme cela ne pouvait pas convenir pour l'Europe, Canon produisit une version au standard PAL, le RC-251, à partir de 1989.

La prise en mains de l'ion RC-250 est particulière : la forme gène un peu les droitiers de l'œil. Mais le look est superbe ! Photo © Morio 2011.

Prix contenu mais look d'enfer

Grâce à l'expérience (certes marginale) acquise avec les RC-701 et 760, Canon considérait que l'ion RC-250, pour atteindre le grand public, devait être vendu moins de 100 000 ¥. Il fallait donc, au stade technologique de l'époque, faire de nombreux compromis. Mais pas sur le design. Alors que l'allure des RC-701, 760 et 470 était ringarde par rapport aux reflex argentiques Canon les plus avancés, l'ion RC-250 avait une forme de jumelles plates digne d'un film de SF. Son boîtier (142 x 35 x 106 mm, 425 g), bien que presque complètement en plastique, avait une finition parfaite.


La version blanche de l'ion RC-250 en fait un collector quasi irrésistible ! Photo © Carrotcannot

Deux versions étaient disponibles : noire ou d'un blanc de lait. Cette dernière rendait l'objet plus que séduisant et en fait aujourd'hui un collector aussi désirable qu'introuvable !

J'ai pensé un instant que ce style magnifique était dû au Professeur Luigi Colani, l'un des plus éblouissants designers du 20e siècle. En effet, Colani avait dessiné en 1983-84 quatre prototypes Canon tout à fait surprenants, plus le T90, reflex argentique qui, lui, avait été fabriqué en série. En fait, il n'en est rien. C'était donc vraisemblablement un design maison. Chapeau bas tout de même.

Mais à part cela, les fonctions étaient celles d'un compact argentique d'entrée de gamme, qui aurait donné des images franchement médiocres.

La disquette, accessible par la face supérieure, et le circuit électronique occupent une place majeure dans ce modèle. Illustration Canon.

Un bloc-notes photo très basique

En théorie, le capteur 1/2" était censé donner la même définition que les 500 lignes TV du standard NTSC. En réalité, en dépit du recours au format Hi-Band, l'image était moins nette que cela : le fabricant le reconnaît dans le mode d'emploi en indiquant 300 lignes TV à l'enregistrement et, curieusement, 400 à la lecture. Heureusement pour Canon, les geeks, au moins à l'époque, n'étaient pas de vrais photographes...

On avait un viseur optique (réglable à la vue), un retardateur (10 s), un petit flash intégré bien utile compte tenu de la sensibilité 100 ISO du capteur et l'absence de "vitesses" lentes (obturateur central programmé 1/30 à 1/500 s, servant aussi de diaphragme). L'automatisme était commandé par une cellule silicium non-TTL. Un capteur situé derrière la glace d'objectif servait à ajuster automatiquement la balance des blancs, qui bien sûr, n'était pas débrayable.

L'objectif fixe 2,8/11 correspondait à un 60 mm en 24x36 vu la minuscule taille du capteur (6,4 x 4,8 mm) ; l'appareil était donc plutôt à usage portrait. Aucune mise au point, mais avec la courte focale et la très faible définition, on était net jusqu'à 1 m. On avait en plus un réglage macro à 30 cm. Un bouton actionnait le correcteur d'exposition (+1,5 IL).

L'appareil s'alimentait sur un accu au plomb, avec lequel il avait une autonomie de 200 à 300 vues selon le fabricant. Le viseur indiquait par DEL les limites de couplage cellule (IL +8 à 18), l'état de charge du flash et le mode "macro". Ses indications étaient complétées par un tout petit afficheur ACL qui indiquait le numéro de la piste de la disquette, son état, le mode de déclenchement (vue par vue ou marche continue) ainsi que l'état de l'accu. En fait, le fonctionnement de ce "StiVi" s'apparentait, surtout lorsqu'on le raccordait à un téléviseur de son standard, à celui d'un magnétoscope avec marche avant, arrière, effacement partiel (une ou plusieurs pistes) de la disquette. C'était donc très différent de celui des numériques que nous connaissons, sortis à partir de 1995.

Comme évoqué dans un précédent article, les Apple QuickTake ont connu ce basculement ; les 100 et 150 de 1994-96 ressemblent beaucoup au ion RC-250, tandis que le 200, sorti en 1997, s'apparente à nos appareils actuels, hormis des fonctions plus que rudimentaires et une définition presque ridicule : il utilise une vraie carte mémoire (SmartMedia), pas une floppy-disquette, et peut produire des JPEG, ce que les QuickTake 100 ne peuvent faire qu'après avoir été modifiés en atelier par Apple. Ceci montre bien que déjà les QuickTake 100, bien que recourant à la même disquette que l'ion RC-250, étaient tout de même plus évolués.

Une Action Grip (poignée de maintien), vendue en option, ajoutait au ion RC-250 un écrou de pied, utile avec le retardateur. Un complément télé et un sac TP étaient aussi disponibles.

Et après ?

La vente de la première génération de Canon ion dura à peine un an. En 1990, l'ion RC-260, non vendu au Japon parce qu'au standard PAL, avait un design différent, moins dépouillé, mais un capteur légèrement amélioré (230 000 px), autorisant 320 lignes TV. Il conservait le même obturateur et sa focale était légèrement plus courte : son f/2,4-9,5 équivalait à un 51 mm. En option, il pouvait recevoir deux convertisseurs : un grand-angle et un télé, ainsi qu'un adaptateur pour film 35 mm, destiné à la numérisation analogique des négatifs et diapositives. L'appareil fut aussi vendu sous la marque Bauer (Bauer S-10). En France, Canon l'annonçait à 6 000 francs (aujourd'hui 1 400 € environ).


Ultime et coûteux représentant de la gamme ion à floppy-disquettes, le RC-560, outre son design aussi innovant que celui du RC-250 mais très différent, bénéficiait d'un zoom 3x et d'un capteur plus fin, sans cependant atteindre les 600 000 px du reflex RC-760 sorti dès 1987. Remarquez la superbe finition bronze de cet exemplaire.
Photo © Rama 2010, détourée par mes soins.

En 1992, le RC-560 lui succéda. Cet appareil, qui termina la lignée des numériques Canon à floppy-disquette, recourait à un capteur 1/2" plus fin : ses 410 000 px autorisaient désormais 450 lignes TV. Une avancée majeure était la possibilité de digitaliser les images en gris 8 bits ou en couleur 24 bits au format PICT ou JPEG, ce qui permet encore aujourd'hui de les lire. Le zoom AF 3x (4,5-5,6/8-24, équiv. 24x36 43-130 mm) aidait à sa polyvalence. Le RC-560 était toutefois proposé à un tarif prohibitif : 3 400 $ ! Afin de compléter la gamme vers le bas, Canon proposa le RC-360, une évolution du RC-260 avec un capteur 260 000 px correspondant en pratique à 360 lignes TV.

Liens externes :
> Étude très bien faite du reflex RC-701 de 1986 sur le site Argus Photo (en français)
> Étude assez sommaire du compact RC-470 (1988) (en anglais)
> Description du RC-250, d'après l'étude préliminaire de Phot'Argus (11/1988), par Sylvain Halgand (en français)
> Probablement la meilleure étude des RC-250 et 560 (en anglais)
> Très brève étude du Canon Camera Museum (en anglais)
> Pour replacer les RC-250 et 470 dans leur contexte historique (en anglais)
> Description du RC-260 du musée Kurt Tauber (belles photos, en allemand)
> Description du RC-560 du musée Kurt Tauber (belles photos, en allemand)
> Mode d'emploi du RC-250, à télécharger (en anglais)
> Mode d'emploi du RC-260, à télécharger (en anglais)

Voir aussi :
> Rétro-photo : Apple QuickTake 100 (1994)
> Rétro-photo - Nikon E2
> Rétro-photo - Photoshop 1
> Rétro-photo - Apple QuickTake 200 (1997)
> Rétro-photo - Sony Mavica : des balbutiements à la réalisation

Un siècle d'invention photographique, Lionel ColbèrePour avoir une vision plus complète de l'histoire des appareils photo (370 modèles décrits) depuis l'invention du film souple, lisez le livre-saga tout en couleur de notre collaborateur : Un siècle d'invention photographique (éd. VM).

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> Un siècle d'invention photographique
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Rétro-photo : Canon ion RC-250 (1988)



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