Fin septembre, nous laissions Scarlett Coten sur un petit nuage au-dessus de Berlin. Le temps d'apprécier son prix Oskar Barnack 2016, nous retrouvons la photographe française place de la Nation, à Paris, pour une discussion autour de son projet Mectoub, de la condition des hommes, mais également celle des femmes photographes.

Scarlett Coten prix Oskar Barnack 2016

Focus Numérique – Peux-tu te présenter et présenter ton parcours photo ?

Scarlett Coten – Cela me travaille, sans doute de manière inconsciente, depuis mon adolescence, car ma grand-mère, dans les années 1930, était une photographe amateur. Elle a fait un vrai travail professionnel pendant 10 ans. Elle me montrait ses albums photo et me racontait toutes les histoires autour des photographies. Au départ, j'étais plutôt tournée vers le cinéma, mais après quelques essais, j'ai tenté la photo, car c'était beaucoup plus simple à mettre en œuvre et on peut opérer plus facilement un travail personnel. Ensuite, j'ai découvert l'école photo d'Arles qui venait d'ouvrir [l'ENSP, NDLR] et j'ai fait mes années.

Scralett Coten à Berlin

Focus Numérique – Quand on regarde tes différents travaux, beaucoup ont pour thème la culture arabe. Qu'est-ce qui te fascine dans cet univers ?

Scarlett Coten – C'est un peu le hasard. Je me suis rendue en Israël pour visiter une amie et on m'a dit qu'il fallait absolument que je me rende sur les bords de la mer Rouge. Ce que j'ai fait. J'ai traversé la frontière entre Eilat et Taba à pied, pour ensuite prendre un taxi. Là-bas, la plupart des taxis sont des Bédouins. Sur le trajet, nous avons discuté et discuté, nous sommes restés amis et il m'a présenté à d'autre Bédouins ; il m'a emmenée dans un petit village du Sinaï. C'est un peu extraordinaire et j'ai tout de suite été adoptée. J'ai commencé à faire des photos et, en tant que femme, j'ai pu entrer dans l'intimité des autres femmes du village. J'étais fascinée et j'ai fait plusieurs séjours dans ce village.

Focus Numérique – Comment est né Mectoub, le projet qui a séduit le jury du prix Oskar Barnack ?

Scarlett Coten – J'étais souvent au Maroc et le printemps arabe avait eu lieu un an auparavant. Dans ce pays, les bars sont des lieux pour les hommes ; en tant que femme, j'étais souvent la seule touche féminine et je me suis posé la question : "Mais finalement, qui sont ces hommes ? Veulent-ils vraiment voir évoluer les mentalités et les rapports homme-femme ?" Et puis je trouve intéressant d'aborder la condition des hommes en terres musulmanes, non des femmes. Je sentais un désir pour une liberté individuelle et je voulais que ces hommes expriment cette liberté d'être soi-même. Le concept de Mectoub est né comme ça. Je voulais traiter un autre aspect de cette société après mon livre Maroc evolution. En plus, du point de vue de la femme que je suis, s'intéresser aux hommes était un défi. Toute l'histoire de l'art est ici inversée.

Scarlett Coten prix oskar barnack 2016 mectoub

Focus Numérique – Qu'est-ce qui a été le plus difficile pour permettre à ces hommes de s'exprimer ? Tu étais en tête-à-tête avec eux ?

Scarlett Coten – Oui, il était impossible de faire ça dans la rue, comme ça. La moitié de mon travail a consisté à trouver des lieux. Des endroits ou leur intimité pouvaient s'exprimer. Il fallait également des lieux chargés d'histoire du pays. Tout cela est un travail de longue haleine. Il faut passer beaucoup de temps à expliquer le projet, comment tout cela va se dérouler. Dans ce métier de photographe, la partie relationnelle est sans doute la plus importante.

Focus Numérique – Comment faisais-tu pour choisir tes modèles ?

Scarlett Coten – Avec les réseaux sociaux, on arrive désormais rapidement à avoir des relations dans des villes qu'on ne connaît pas. Avec le bouche-à-oreille et en expliquant le projet, on m'a souvent recommandé certaines personnes. Quand je trouve une personne qui est dans cette dynamique et cette énergie, de casser un peu les règles de cette société patriarcale, j'expose mon projet. Ils sont des rebelles quelque part et ils le montrent par leur attitudes, leur façon de se monter avec des tatouages, des dreadlocks...

Scarlett Coten prix oskar barnack 2016 mectoub

Focus Numérique – Tous sont séduits par le projet ?

Scarlett Coten – Oui, je n'ai finalement essuyé aucun refus. Au contraire, ils sont ravis que quelqu'un s'intéresse à eux et à leur condition. Si les conditions de la femme sont vraiment difficiles, la leur n'est pas simple. Ils n'ont pas le droit d'être gay, de porter des dreadlocks. Ils se battent aussi pour avoir des droits. Ce qui est intéressant, c'est qu'on passe beaucoup de temps ensemble et cela crée une sorte de connivence.

Focus Numérique – Ils n'ont jamais montré de la peur par rapport au fait d'être exposés plus tard ?

Scarlett Coten – Non, ils étaient tous courageux. Et en tant que femme non musulmane, je crois qu'ils avaient besoin de se confier à quelqu'un. C'était sans doute plus simple pour eux de parler de ces problèmes. Je crois qu'eux-mêmes voulaient montrer qu'il y a un monde arabe différent des stéréotypes que l'on peut avoir en Occident. C'était important pour eux que je puisse montrer cela.

Focus Numérique – Tu as débuté ce projet en 2012 par le Maroc ; comment as-tu choisi les autres pays ?

Scarlett Coten – Je suis retournée en Égypte et j'ai voulu faire un maximum de pays autour de la Méditerranée, mais certains étaient déjà trop fermés, comme la Libye ou la Syrie ; je voulais aussi photographier la jeunesse des villes.

Focus Numérique – Tu revois certains des modèles ?

Scarlett Coten – Bien sûr : lorsque j'ai exposé en Égypte, nombreux sont ceux qui ont fait le déplacement. Pour mon livre, j'ai besoin de les recontacter pour qu'ils puissent rédiger un petit texte pour accompagner les images. Là encore, les réseaux sociaux font des merveilles.

Scarlett Coten prix oskar barnack 2016 mectoub

Focus Numérique – Techniquement, comment procèdes-tu ?

Scarlett Coten – Je voyage léger ! J'ai un boîtier et une optique fixe et je réalise mes portraits en lumière naturelle avec un boîtier numérique. C'est pour ça que j'ai besoin de repérer les lieux auparavant : la lumière est importante. D'ailleurs, sans l'excellente gestion du bruit électronique, je n'aurais jamais pu faire ces portraits. C'est vraiment un bienfait du numérique. J'ai pu travailler à 6 400 ISO, ce que je pouvais à peine imaginer il y a quelques années.

Focus Numérique – Tu fais beaucoup de photos pour les portraits ?

Scarlett Coten – Oui, surtout avec le numérique. En 2 ou 4 heures, je peux avoir 200 clichés ; seulement 1 restera dans ma sélection. Mais finalement, c'est important d'avoir une séance assez longue pour que le modèle se "lâche", et souvent, ils se "lâchent" quand ils sont fatigués.

Focus Numérique – Ce projet est-il terminé ?

Scarlett Coten – Oui, il faut mettre un terme aux projets. Mais là, je pense avoir fait le tour de la question. J'ai plus de 60 images pour le livre. J'aurais pu continuer, mais je pense que je n'aurais pas progressé dans mon idée et j'avais envie d'autres horizons. Par contre, j'ai découvert une chose importante : photographier les hommes. Je pense que c'est un fil directeur qui va me poursuivre dans mes prochains projets. C'est certain.

Focus Numérique – Tu viens de recevoir le prix Oskar Barnack. C'est important pour toi ?

Scarlett Coten – Oui, c'est essentiel. C'est avant tout un moyen de pouvoir travailler. La presse s'effondre, il ne reste finalement que les résidences et les prix pour mettre en place des travaux et présenter ses images. Alors oui, les prix photo sont très importants pour les photographes, c'est sans doute pour ça qu'il y a tellement de participants. Et puis le prix Oskar Barnack est particulier : c'est l'un des plus prestigieux et c'est un honneur de l'avoir reçu, d'être à côté de Salgado ou de Jane Evelyn Atwood. Je n'en reviens toujours pas. Les prix permettent également de débloquer des situations ou de rencontrer des personnes, d'intéresser des collectionneurs et de faciliter le travail des galeries. C'est important pour tout cela, les prix. Et puis c'est très motivant !

Scarlett Coten prix oskar barnack 2016 mectoub

Focus Numérique – Pour clore ce projet, il y a donc un livre en cours de réalisation...

Scarlett Coten – Oui et j'aimerais bien faire une signature à Arles, et même pourquoi pas être exposée à Arles ? Je n'ai jamais été exposée à Arles !

Focus Numérique – Le métier de photographe est plus compliqué pour une femme ?

Scarlett Coten – Je ne prendrai qu'un exemple : 98,4 % des expositions à Arles sont des photographies d'hommes depuis 10 ans. Les chiffres sont éloquents. Les femmes ont effectivement moins de visibilité et de soutien par rapport aux hommes. La prise de conscience se fait maintenant dans la culture anglo-saxonne, mais en France ça reste encore très compliqué, et je vois peu d'évolution.

Focus Numérique – Le prix Oskar Barnack prend le contre-pied de cela alors, avec deux femmes lauréates...

Scarlett Coten – Oui, c'est extrêmement rare effectivement. Il n'y avait que 2 femmes sur 12 finalistes. Mais bon, on a remporté les deux prix. Le mot extraordinaire prend ici tout son sens.

Focus Numérique – Tu aurais voté pour quel photographe si tu avais été dans le jury ?

Scarlett Coten – Ah, c'est la question piège ! La sélection était très éclectique et d'excellente qualité. J'aime vraiment le travail de Stéphane Lavoué, c'est très poétique et je me sens proche de sa manière de raconter des histoires.

> Prix Oskar Barnack 2016, les femmes françaises à l'honneur !
> Tous nos portfolios
> Toute l'actualité
> Suivez en direct l'actualité photo sur la page Facebook de Focus Numérique


Contact Vie privée, Cookies Conditions Générales d'Utilisation