Je vous avais déjà parlé de Jean-Christian Bourcart à l’occasion des Rencontres d’Arles, où il expose son travail sur Camden, « la ville la plus dangereuse des États-Unis». J’avais été conquis par ce travail, notamment par l’humanité et la grande bonté qui en ressortaient. Déjà un grand boom pour les yeux.  Deux autres expositions étaient proposées, l’une sur les gens au volant de leurs voitures dans les embouteillages, et l’autre, plus abstraite, réalisée dans les salles obscures de cinéma. On découvrait alors un Jean-Christian Bourcart plus artiste que photojournaliste. C’est certainement cette partie de son travail qui l’a rapproché de Nan Goldin. On pouvait également découvrir les livres que celui-ci avait pu éditer. Dans un petit coin, le livre Sinon la mort te gagnait me faisait déjà de l’œi à cause du titre, intrigant, et de la photo de couverture, encore plus intrigante. Et là, je ne vous le cache pas, deuxième boom. L’ouvrage est très surprenant et déstabilisant.

Non disponible à la librairie Acte sud de Arles, là vous pouvez retrouver (normalement) tous les livres des artistes exposés, il a fallut attendre le retour à Paris et une commande à la FNAC pour pouvoir approfondir la lecture. Je n'ai certainement pas été le seul à avoir été touché par le travail de Jean-Christian Bourcart, puisque plus un seul de ses livres n'était disponible à Arles. Mais l'attente en valait la peine.




Pour commencer, ce n’est pas un livre photo. Ou du moins pas complètement. Il y’a beaucoup de photos, certes, mais aussi beaucoup de texte. La conception du livre peut paraitre surprenante. Les premières pages sont imprimées sur un beau papier épais. Puis quand est présentée une succession d'images, le papier se fait plus léger, très fin. Les textes sont donc imprimés sur du papier épais et de couleur crème, alors que les photos sont elles sur du simple papier brouillon. À croire que l'auteur accorde ici plus d'importance aux textes qu'aux images. Étrange, pour un photographe. Mais finalement les images ne sont là que pour illustrer les textes, ce sont des morceaux de vies qui viennent s'intercaler dans le récit. Mais récit il n'y a pas vraiment. On pourrait d'abord croire à une biographie. Tout est très personnel, le photographe nous raconte des moments très intimes, de ses périodes où il se droguait, ses visites à ses parents, sa rencontre avec son actuelle compagne, ses débauches sexuelles, ses galères de boulot, comment il essaye de vivre de ses photos, de ses premières images de mariage au travail sur les bordels de Francfort et ses premières commandes pour Libération.

Le récit est troublant de vérité. Il en devient perturbant. On arrive à se demander si tout ce qui est écrit est finalement vrai tant on va très loin dans les extrêmes, un homme qui se drogue outrageusement pour ensuite faire une retraite dans un centre bouddhiste. C'est aussi cette antinomie qui trouble. Un homme peut-il vivre toutes ces choses en une seule vie ?



Mais finalement, ça n'a aucune importance. Que le récit soit vrai ou pas, aucune importance. Que la chronologie soit respectée, aucune importance. Que le récit soit décousu et le style imparfait, aucune importance. On y découvre une vie dure ,mais qui a forgé le travail photographique d'un homme, et ce qui rend ce livre poignant. Il respire de vérité, on a l'impression de lire secrètement un journal intime, de voler des instants privés. Le photographe, de nature voyeur, laisse ici voir sa propre intimité. Et c'est bon.

Ce n'est pas forcément un livre estival, à déguster rapidement comme des chichis sur la plage, mais plutôt à garder au chaud dans sa bibliothèque comme un bon vin, qui s'améliorera au fil du temps, au fil des relectures.


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