M. Tetsurô Gotô, directeur du laboratoire de recherche et développement chez Nikon Japon, était l'invité de la Maison de la Culture du Japon pour présenter une conférence "De l’appareil photo d’hier à celui de demain". Nous avons profité de son voyage en France pour réaliser une interview exclusive (mais trop courte) et recueillir ses propos sur le micro 4/3, le moyen format, les capteurs ou encore la vidéo.

Tetsurô Gotô Nikon interviewFocus Numérique : Quelle est, pour vous, la plus grande avancée technologique ou le plus important bénéfice depuis l'apparition de l'enregistrement numérique pour la photographie ?

M. Tetsurô Gotô : Avec l'enregistrement sur film, il était difficile de savoir si vous aviez pris la meilleure photo sur le moment. Il fallait être sûr de l'exposition, de la mise au point et vous pouviez réellement être sûr de la qualité de vos images au mieux quelques heures après la prise de vue lors du développement du film, et alors, il était trop tard pour refaire une photo s'il s'agissait d'un reportage. Désormais avec le numérique, il est possible de vérifier immédiatement la qualité de ses images. Pour moi, la possibilité de vérifier immédiatement la qualité technique (exposition, mise au point...) est une avancée très importante et maintenant, nous avons un plus grand nombre de photos "correctes" au sens technique du terme. Je pense que c'est encore plus important pour les professionnels.

Focus Numérique : Dans quel domaine technique reste-il une grande marge de progression pour les appareils photo ?

M. Tetsurô Gotô : Pour Nikon, les optiques et le capteur sont très importants et surtout, la combinaison des deux. Par exemple sur le Nikon D3s nous avons pu atteindre un excellent niveau de qualité d'image car nous avons travaillé à la fois sur l'optique et sur le traitement des images. La combinaison des deux est très importante et nous pouvons encore l'améliorer dans les années à venir.

Focus Numérique : Vous parlez de combinaison optique / capteur, mais justement, pensez-vous qu'utiliser une monture âgée de plus de 50 ans [la baïonnette F a été lancée en 1959, NDLR] soit une bonne solution ? D'autres sociétés ont fait table rase du passé pour créer de nouvelles montures. Croyez-vous que cela soit une solution pour Nikon ?

M. Tetsurô Gotô : Nous avons maintenant plus de 50 millions d'optiques Nikkor en monture F dans le monde. Nous n'avons pas besoin de changer la monture !

Tetsurô Gotô Nikon interviewFocus Numérique : Panasonic et Olympus proposent une toute nouvelle monture Micro 4/3 et il existe des bagues pour utiliser les objectifs en monture F. Vous n'êtes donc pas obligé d'abandonner toutes vos optiques actuelles pour utiliser une nouvelle monture qui permettrait une meilleure intégration de nouvelles technologies.

M. Tetsurô Gotô : Je vois. Effectivement, si nous devons suivre ce type d'appareils (Micro 4/3), nous changerons de monture. Cette nouvelle monture devra fournir de nouvelles possibilités ou permettre d'accéder à de nouvelles technologies et ainsi pouvoir utiliser des objectifs plus petits et plus légers. Mais la monture F a une longue histoire, et nous continuerons à l'utiliser en parallèle : ce seront deux lignes d'appareils différentes.

Focus Numérique : À une certaine époque, Nikon a conçu et utilisé ses propres capteurs (technologie JFET LBCAST dans le D2H par exemple). Avez-vous l'intention de concevoir de nouveaux capteurs dans le futur ?

M. Tetsurô Gotô : Le capteur que nous utilisons dans le Nikon D3s est conçu par Nikon.

Focus Numérique : C'est une conception 100% Nikon pour le D3s ?

M. Tetsurô Gotô : Pour la conception oui, mais pour la fabrication, une autre compagnie s'en charge.

Focus Numérique : Quelle est la part de Sony dans la conception ou la fabrication des capteurs utilisés par Nikon ?

M. Tetsurô Gotô : Nous avons une longue collaboration avec Sony. Si les capteurs des Nikon D3s, D3 et D700 sont conçus par Nikon, ceux des Nikon D3x et les petits capteurs APS-C sont d'origine Sony. Nous souhaitons utiliser nos propres capteurs dans les reflex plus populaires [petits capteurs APS-C, NDLR], car les performances de nos capteurs sont meilleures. Néanmoins, cela prendra un peu de temps car il faut faire des économies d'échelle. Sony est une compagnie importante qui vend des capteurs à de nombreux fabricants d'appareils photo. Les reflex Alpha utilisent des capteurs Sony et nous utilisons également des capteurs Sony dans les D3000 et D5000 par exemple. Dans notre D300, nous utilisons une base Sony, et leur capteur et le nôtre ont la même définition, mais ils sont assez différents, car nous apportons de nombreuses modifications.

Tetsurô Gotô Nikon interviewFocus Numérique : Canon a récemment battu un record avec l'EOS 7D et ses 18 Mpx. En comparaison, les 12 Mpx des Nikon font pâle figure. Avez-vous l'intention d'accroître la définition de vos appareils APS-C ?

M. Tetsurô Gotô : Oui, peut-être nous le ferons. Si les clients attendent plus de pixels, alors nous répondrons à cette demande. Cependant, il faut le faire prudemment : avec l'accroissement de la définition nous perdons parfois des choses importantes comme la sensibilité ou une plage dynamique élevée.

Focus Numérique : Pour Nikon quels sont les points clés de la qualité d'une image ? La définition, la sensibilité, la plage dynamique ?

M. Tetsurô Gotô : Pour Nikon, la gestion du bruit est le premier facteur de qualité d'une image. La demande pour une définition supérieure est importante, mais nous ne devons pas aller trop loin.

Focus Numérique : Justement, dans des cas comme celui-ci, votre politique est-elle de faire la meilleure qualité d'image possible ou de suivre la demande des clients ?

M. Tetsurô Gotô : Bien sûr il faut écouter les clients, mais c'est un équilibre à trouver. Il ne faut pas ignorer la demande, mais trop écouter le client peut entraîner des déceptions et nous pouvons passer à côté de nouvelles fonctionnalités. Les clients demandent souvent toujours plus et des chiffres élevés, ce n'est pas toujours bien. Toutefois, il ne faut pas oublier la compétition entre les marques également. Nous devons suivre certaines caractéristiques des concurrents sans oublier de développer de nouvelles fonctionnalités.

Focus Numérique : Peut-on alors imaginer que le successeur au D90 utilisera le capteur 14 Mpix de Sony ?

M. Tetsurô Gotô : Je ne peux pas répondre a une question aussi directe. Les successeurs au D90/ D300 doivent rivaliser avec le Canon 7D qui marche très bien. Il est petit, il dispose d'un bon viseur, il est rapide. Le capteur ne fait pas tout.

Focus Numérique : Beaucoup de nos lecteurs sont inquiets de la disparition de la motorisation pour les objectifs AF-D dans l'entrée, puis le milieu de gamme. Le remplaçant du D90 sera-t-il dépourvu de moteur d'autofocus ?

M. Tetsurô Gotô : Les clients de cette gamme veulent pouvoir utiliser les objectifs AF plus anciens que les AF-I. Dans ce domaine, nous suivrons la demande du client.

Focus Numérique : Une rumeur persistante attribue à Nikon l'intention de lancer un moyen-format (MX Format), à l'instar de Pentax. Qu'en est-il ?

M. Tetsurô Gotô : Certaines personnes chez Nikon souhaiteraient développer un moyen-format car la qualité des images est importante, mais le marché est très restreint. Vous savez, certains clients de moyens-formats choisissent un D3X, plus simple à utiliser, moins cher et d'une qualité d'image remarquable. Les moyens-formats sont plus encombrants et nécessitent des objectifs plus volumineux et plus lourds. En outre, nous n'avons pas d'expérience sur le marché de niche du moyen-format (Nikon n'a fabriqué que des optiques pour ces boîtiers). Il est peut-être simplement impossible pour Nikon d'aller sur ce marché. Nikon n'est pas une compagnie aussi riche qu'on peut le croire.

Tetsurô Gotô Nikon interviewFocus Numérique : Pour le développement des micrologiciels de vos appareils photo, vous vous êtes associés à Fujitsu? Pourquoi cette association et comment fonctionne-t-elle ?

M. Tetsurô Gotô : Nous nous sommes associés à Fujitsu car cette compagnie a une longue expérience dans le domaine et beaucoup d'ingénieurs pour la programmation. Nous avons les connaissances pour la photo, ils ont les connaissances pour l'électronique. Comme nous devions développer rapidement cette partie, cette association était logique.

Focus Numérique : Combien d'ingénieurs travaillent dans votre laboratoire ?

M. Tetsurô Gotô : Ah, c'est une information confidentielle ! Nous sommes au moins 1000 ! (il rit).

Focus Numérique : Vous avez été le premier à développer la vidéo sur les reflex, avec le D90. Cependant, il reste de nombreuses limitations à cette fonction...

M. Tetsurô Gotô : En effet. Nous pensons que tout appareil photo actuel a besoin d'une fonction vidéo, et nous avons vu des films réalisés avec des reflex dont la qualité d'image est extraordinaire. Certes, pour l'heure, l'autofocus est plus lent, moins efficace, et il y a beaucoup à faire pour obtenir un fonctionnement comparable à celui d'une caméra, notamment au niveau du silence de fonctionnement. Nikon a une expérience assez restreinte dans la vidéo. Il y a plusieurs années, nous avons lancé un caméscope, mais celui-ci n'a pas pas reçu beaucoup d'intérêt.

Focus Numérique : Nikon n'a pas actuellement de vrai haut de gamme compact, alors qu'une nouvelle race apparaît avec les Sigma et Leica. Allez-vous faire un compact à grand capteur ?

M. Tetsurô Gotô : Ah, c'est une excellente idée ! Nous étudions cette voie. Vous en saurez plus assez rapidement. Pour l'instant, le meilleur compact est en dessous des reflex les moins chers en terme de qualité d'image. Il y a vraiment une grande différence. Nous voulons réduire cette différence.

Focus Numérique : Quand ?

M. Tetsurô Gotô : (il rit). Je voudrais que cela soit maintenant ! La série G de Panasonic est très appréciée par les possesseurs d'un reflex numérique au Japon.

Tetsurô Gotô Nikon interviewFocus Numérique : Pensez-vous que le viseur électronique soit une bonne solution pour ce type d'appareil ?

M. Tetsurô Gotô : Actuellement, les viseurs électroniques ne sont pas terribles. La résolution, la reproduction des couleurs, les dimensions les rendent assez inconfortables. Les viseurs optiques sont largement supérieurs. Mais bien sûr, nous étudions très attentivement ce domaine : les viseurs électroniques sont déjà meilleurs que les viseurs optiques dans certains domaines, comme le cadrage en basse lumière. Dans un futur proche, il est possible que nous intégrions des viseurs électroniques également, mais pour l'instant la qualité n'est pas encore là.

Focus Numérique : Effectuez-vous des recherches dans la motorisation des objectifs ?

M. Tetsurô Gotô : Nous utilisons actuellement le système SWM (Silent Wave Motor) qui fonctionne très bien, mais il reste cher et assez gros. Nous étudions actuellement un nouveau système pour le futur. Pour vous donner une idée, les optiques Panasonic, pour le système G, disposent d'une motorisation plus légère et rapide. C'est une des solutions et nous espérons trouver rapidement de meilleurs procédés.

Focus Numérique : Lors de votre conférence d'hier soir [entrevue réalisée le 14 janvier, NDLR], vous avez présenté toute la lignée des Nikonos comme des éléments marquants de l'histoire photographique japonaise. Y aura-t-il un jour un modèle numérique ?

M. Tetsurô Gotô : Il est trop tôt pour répondre à cette question. Cependant, un tel appareil intéresse beaucoup de monde, et personnellement je pense que le Nikonos renaîtra à l'avenir.

Merci à M. Takami Tsuchida, Président de Nikon France pour son accueil et son aide ainsi qu'à Pierre Lesbre pour l'organisation.
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