L'actuel projet multidisciplinaire du BAL* s'intitule Une saison japonaise. Parmi les événements proposés sur ce thème, l'exposition Tokyo-e présente pour la première fois en Europe le travail de trois figures majeures de la photographie japonaise. Une occasion inédite d'aborder ce pays au travers d'un témoignage visuel sur trois générations.

Yukichi Watabe, Yutaka Takanashi et Keizo Kitajima : trois styles de photographes dont les images mises ici en résonance, révèlent le passage d'un monde traditionnel à nos sociétés modernes.
La première salle de l'exposition est consacrée à deux photographes qui ont connu et photographié le Japon d'avant 68.

Watabe:© YUKICHI WATABE, A criminal investigation, 1958
Watabe:© YUKICHI WATABE, A criminal investigation, 1958

En 1958, le photo-reporter Watabe documente une célèbre enquête policière. Avec ses surcadrages sophistiqués et la manière qu'il a de couvrir les scènes dans différentes valeurs de plans successives, son style surprend. Tout accentue l'aspect narratif et confère à son travail d'investigation journalistique des allures de film noir hollywoodien. Il nous livre en réalité un témoignage sur ce Japon d'après-guerre occupé par l'armée américaine et déjà emprunt de la culture occidentale.

akanashi:© YUTAKA TAKANASHI, From the serie Machi, 1975, Courtesy Galerie Priska Pasquer, Cologne
Takanashi:© YUTAKA TAKANASHI, From the serie Machi, 1975, Courtesy Galerie Priska Pasquer, Cologne

À peine vingt ans plus tard, Takanashi aborde la ville sous un autre angle. Loin des instantanés du photoreportage, il sillonne l'un des plus vieux quartiers traditionnels de Tokyo avec sa chambre photographique. Les tirages couleurs très grands formats qui résultent de poses avoisinant les 25 minutes sont fascinants. Celui qui en 68 avait cofondé le magazine Provoke et photographié frénétiquement le tumulte de la rue en noir et blanc crée ici une série de presque nature morte. Presque. Par la pose longue et des plans d'une grande netteté, il choisit de capturer l'immobilité d'un temps suspendu: des rues, des maisons, des magasins, des objets. L'homme est absent de l'image, mais partout subsistent les traces de son passage. Takanashi immortalise le quartier de Shitamachi : ses vieux murs symboles d'une société traditionnelle fissurent, mais déjà bourgeonnent les publicités, les objets de grande consommation et les grues qui construisent un nouveau Japon.

Kitajima: © KEIZO KITAJIMA, Color Works, 1986-1989
Kitajima: © KEIZO KITAJIMA, Color Works, 1986-1989

Enfin le sous-sol offre un vaste espace pour présenter quatre séries de Kitajima. Celui qui fut élève de Moriyama** montre un autre aspect de cette société en pleine mutation. Adoptant toujours un point de vue d'étranger, qu'il photographie au Japon, aux États-Unis ou en Europe de l'Est, Kitajima arpente les rues et flashe ses sujets avec son appareil tenu à la hanche. Véritable œil mécanique, il aborde son travail sur l'aliénation des sociétés modernes par une photographie instinctive et boulimique d'images. Ses portraits de passants ne sont que l'évocation de la non-rencontre de l'Autre et la preuve d'une certaine standardisation des sociétés.

Le Bal recrée ici un mur de la Galerie Camp où officiait notamment Kitajima. Dans cette minuscule galerie indépendante, il développait et tirait les clichés pris quelques instants auparavant dans le quartier populaire de Shinjuku, pour les exposer immédiatement.

Tokyo-e Aurélie Coudière
Une reconstitution de ce que l'on pouvait voir sur les murs de la Galerie Camp à la fin des années 70. // (c) Aurélie Coudière

Cette triple exposition du Bal est incontournable à bien des égards. Elle a le mérite de montrer le travail de photographes japonais trop mal représentés en France, mais aussi de faire revivre l'expérience artistique de la fin des années 60. Une période très riche pour la photographie, qui prend alors le tournant qu'on lui connaît aujourd'hui. Une avalanche d'images, faisant du photographe un témoin insatiable d'un présent qu'il ne peut jamais appréhender.

Aurélie Coudière

*Le BAL est un lieu pensé il y a trois ans par l'Association des Amis de Magnum et dédié aux représentations visuelles du Réel. Il se divise en trois espaces : exposition, librairie et café. Les expositions du BAL se font en partenariat avec le Cinéma des Cinéastes qui propose un programme de projections en lien avec le thème mis en avant.

** Daido Moriyama (né en 1938) est un photographe essentiel dans le Japon de l'après-guerre. Il a enseigné dans l'école Workshop, participé au magazine Provoke et à la galerie Camp. Il a publié des livres célèbres pour avoir révolutionné la photographie en remettant en cause les règles esthétiques classiques.

Source : Le Bal
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