Amateurs et professionnels le savent depuis plusieurs années, la photographie a rejoint la grande famille de l'électronique et s'est soumise à son tour à la logique du tout en avant. Bilan, des fabricants qui sortent un appareil tous les trimestres, uniquement pour rester dans la course, et une offre qui frise parfois le ridicule. Comme on pouvait s'y attendre, certaines marques ont plutôt fait le pari inverse.

C’est particulièrement vrai pour Leica, d’abord réticent à l’idée de rentrer dans le marché du numérique, puis finalement contraint et forcé par l’amélioration des techniques et la généralisation du pixel. Conscient du côté camelote de certains appareils en plastique (on parle parfois d’appareils en plâtre, comme ça, pour rire), Leica a opté pour une transition douce, fidèle à sa réputation de constructeur irréprochable. D’où la surprise des photographes après l’accord avec Panasonic, devant cette logique curieuse consistant à proposer les mêmes modèles sous des appellations différentes. Passons. Si l’on se concentre sur le Leica-pour-les-pros, le bilan est lourd. Dépassé par des reflex 24x36 équipés de capteurs à haute résolution pour des tarifs somme toute raisonnables (un Canon EOS 5D Mark II ne vaut finalement pas plus cher que l’EOS 1 argentique de la vieille époque), Leica n’a pas su s’aligner sur une concurrence féroce et a trop tardé avant de lancer son M8. Télémétrique impeccable bénéficiant des sublimes optiques au logo rouge, le M8 n’en a pas moins raté son coup, handicapé par des contraintes techniques franchement grotesques: résolution limite pour des tirages arts graphiques, petit capteur obligeant l’usage d’ultra-grand-angles pour espérer récupérer l’équivalent d’un simple 28 (avec le prix qu’on imagine...), performances ridicules en haute sensibilité, bruit au déclenchement, une vraie catastrophe industrielle. Et ce n’est pas le lifting du M8.2 qui change la donne.

Tout ça pour arriver à la seule vraie question: quid d’un M9 (ou un M8.3, ne soyons pas mesquins) à capteur 24x36 capable de supporter la comparaison avec ses reflex concurrents et proposant la seule véritable proposition télémétrique de qualité ? Allez, soyons fous, voici même une deuxième question: quid de la série R ? Pourquoi ne pas lancer un R numérique ? Deux questions cruciales auxquelles Leica a enfin répondu: le M9, pas encore, trop cher. D’accord, admettons que les contraintes du télémètre et les problèmes de vignetage du capteur soient encore insurmontables. Quant à la série R, c’est bien simple, Leica jette l’éponge. Une pilule dure à avaler.

Leica numérique M8
Leica M8 / 1/2000 s, f/2, 160 ISO, 28 mm.

Mais attention, pour palier toute critique et frapper un grand coup dans le monde de la photographie, Leica a annoncé l’année dernière l’arrivée d’un tout nouveau système, le S2. Et la presse française de s’extasier dans un bel élan oecuménique devant ce reflex certes magnifique, mais pour le moins curieux. Un capteur de 30x45 mm, 37 millions de pixels au compteur et des optiques spécialement développées. L’ensemble pour un prix non communiqué. Ah tiens, bizarre. Personne pour se demander ce qui a pris à Leica d’aller titiller le marché du moyen-format, sur lequel le constructeur n’a aucune légitimité. D’autant que de ce côté, des marques inconnues comme Hasselblad ou Mamiya ont plusieurs années (décennies ? Allez, décennies) d’avance et proposent des systèmes professionnels non seulement abordables, mais parfaitement fonctionnels. Alors que Leica est incapable de sortir un M9 ou un R numérique, voilà qu’il se lance dans quelque chose de totalement nouveau, de totalement marginal et, au final, de totalement loupé.

Loupé parce qu’à part quelques rares magnats du pétrole, on peut légitimement tabler sur un nombre de clients quasi nul. Loupé parce que malgré ses sublimes optiques “spécialement développées”, on voit mal comment Leica pourra empiéter significativement sur la qualité des Carl Zeiss dédiés aux Hasselblad, par exemple. Loupé parce que la résolution de 37 millions de pixels fait déjà rigoler les professionnels du studio. Loupé parce que 30x45mm, c’est déjà trop peu par rapport aux futurs véritables moyen-formats numériques qui ne vont plus tarder à arriver. Bref, loupé sur toute la ligne. Les professionnels qui travaillent au reflex (petit et/ou moyen format) continueront avec leur excellent matériel, en extérieur comme en studio. Seuls quelques passionnés s’attaqueront au S2.

Leica M8 exemple
Leica M8 / 1/500 s, f/2, 160 ISO, 28 mm
Quant aux fanatiques du télémétrique, il s’en tiennent à la version argentique, finalement meilleure, en attendant un hypothétique M9 (nos agents en Suisse parlent du mois d’octobre 2009 ? Peut-on les croire ?). Le problème, c’est que la catastrophe S2 (dont la presse dira le plus grand bien, à n’en pas douter, légitimement d’ailleurs, tant ses performances seront impressionnantes) fera tellement mal à Leica en terme de retour sur investissement que le logo rouge risque fort de mettre la clé sous la porte, comme cela s’est déjà produit par le passé. Vous n’y croyez pas ? Regardez ce qu’est devenu Contax. Leica nous a fait rêver, Leica continue à nous faire rêver, mais on risque de devoir s’en passer si les choses continuent à évoluer de cette tragique façon.
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Chronique : Quoi de neuf dans la photo ? Rien.



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