J’ai passé quelques jours en compagnie du Canon EOS 5D Mark IV... Ce boîtier a fait fantasmer des milliers de vidéastes autant que de photographes, et comme nombre d’entre vous, je l'ai rêvé. Canon a-t-il su révolutionner son fer de lance et va-t-il combler les plus exigeants pratiquants de l’image qui bouge ?

Reflex EOS 5D Mark 4

Sur le papier, les évolutions techniques sont plutôt encourageantes : oui, ce nouveau 5D enregistre de la vidéo en 4K ; oui, il a un écran tactile ; oui, il a un autofocus performant même en vidéo... mais à quel prix, ai-je envie d'écrire ?

Un peu d’histoire…

La révolution commence en 2007 avec l’arrivée de la RED One, première caméra grand capteur capable d’enregistrer de la 4K à un prix abordable (17 500 $ alors que rien n’existe à moins de 200 000 $ chez la concurrence), mais ce n’est pas celle qui a marqué les esprits.

La véritable révolution, le premier à dégainer sur le terrain des "photocams" — puisque c’est ainsi que j’aime appeler les appareils photo qui filment dans une bonne qualité —, c’est Nikon. Lorsque la marque lance en septembre 2008 le D90, capable d’enregistrer de la vidéo en 1 280 x 720 px à 24 images par seconde, on se prend à espérer que les choses bougent vraiment, mais le verdict tombe vite : la qualité est assez moyenne et la nouveauté passe quasi inaperçue.

C'est deux mois plus tard, en novembre de la même année, que Canon annonce son fameux EOS 5D Mk II. Et là, une nouvelle ère commence. La légende raconte que la marque ne savait pas vraiment ce qu’elle faisait en lançant cette fonctionnalité vidéo, et il est fort probable que ce soit un peu fondé. Imaginez : un boîtier photo d’excellente facture propose en même temps des fonctionnalités d’enregistrement vidéo HD d’une qualité telle que le monde de la production s’en voit totalement bouleversé ! Son capteur de 21,1 Mpx est épaulé par un processeur capable d’enregistrer de la vidéo en 1 920 x 1 080 dans une qualité totalement incroyable à l’époque, qui modifie le monde de la production audiovisuelle et cinéma.

Canon EOS 5D Mark 2 (2008)

Le Canon EOS 5D Mark II sorti fin 2008 : une petite révolution par son mode vidéo.

Je me souviens de l’enthousiasme débordant de mes petits camarades qui croyaient se moquer à l’époque : "Ça va ? Tu n’as pas trop les boules d’avoir acheté une RED ? Tu as vu le Mark II, il écrase la RED…" On ne parlait pas de la même chose, mais le bouche-à-oreille était tellement puissant que tout était amplifié, déformé. Le Canon EOS 5D Mark II est devenu en quelque temps la meilleure caméra cinéma numérique du monde, celle que tout le monde voulait !
Il faut dire que le lancement a été assuré de main de maître par l’ami Vincent Laforet, photographe et réalisateur français qui vit et qui travaille aux États-Unis. Son film Reverie, tourné presque entièrement de nuit à New York, avait défrayé la chronique...

Reverie from Vincent Laforet on Vimeo.
 

Mais qu’est-ce qui a vraiment changé en 2008-2009 ?

C’est l’arrivée d’un grand capteur 24x36 qui a bouleversé la donne. Rappelons qu’à l’époque, les caméras cinéma numérique grand capteur très abordables, ça n’existait pas. Le matériel de prise de vues numérique à l’époque ne proposait pas vraiment l’image cinéma ; la profondeur de champ ultra courte pour le portrait, notamment, était inaccessible à cause des petits capteurs. Obtenir une profondeur de champ plus courte et une image plus "cinématographique" était jusqu’alors impossible.

Pour mémoire, les essais vidéo du 5D Mark II par la rédaction de Focus Numérique... en 2009 !

Le 5D Mk II était plein de défauts : au début, il n’enregistrait qu’en 30 images par seconde, et les paramètres d’exposition étaient bloqués pendant l’enregistrement. Canon a réagi en faisant évoluer le firmware (micrologiciel), mais les plus gros freins à l’utilisation de ce boîtier dans une application vidéo restaient surtout ergonomiques : la visée reflex et l’autofocus étaient inopérants en vidéo !


Suite des essais vidéo du 5D Mark II par la rédaction en 2009, en extérieur cette fois...

Et c’est là où le problème persiste. 8 ans plus tard, l’arrivée du 5D Mk IV ne propose rien de neuf côté visée. L’autofocus est devenu performant même en vidéo, grâce à la technologie Dual Pixel, mais on reste sur la même sensation agaçante quant à l'ergonomie en utilisation vidéo. Le miroir étant relevé, on n’a plus d’image dans le viseur quand on est en mode live view... là où Fujifilm a justement innové en créant un viseur hybride pour le X100 par exemple, ou Sony, avec ses miroirs semi-transparents sur l'A77, ou encore Leica sur le SL avec son viseur électronique à la résolution étonnante de 4 Mpts, Canon reste campé sur ses positions et déçoit forcément ceux qui, comme moi, se sont rués sur le 5D Mk II pour ses fonctionnalités vidéo et espéraient une vraie nouvelle révolution.

De la convergence à la divergence !

Là où Canon a été très innovant, peut-être à ses dépens, c’est dans l’idée d’avoir proposé la convergence des outils. C’est un mot qu’ils ont utilisé pour leur communication : un bon appareil photo reflex numérique pouvait aussi devenir une excellente caméra vidéo / cinéma numérique. À tel point qu’ils ont décliné le concept et c’est de cette incroyable expérience qu’est née la gamme de caméras EOS C (C pour Cinéma).

Il y a eu d’abord la C300, puis la C500 et la C100 et maintenant arrive la C700. Le concept est de proposer des cameras orientées vidéo / cinéma numérique à grand capteur utilisant les optiques photos, mais aussi cinéma, puisque depuis Canon a lancé une gamme pertinente et bien fournie. Seulement voilà, maintenant, on ne parle plus du tout de convergence ! La grande maison Canon fait marche arrière et essaie de nous faire croire qu’une caméra cinéma / vidéo reste une caméra et qu’un appareil photo doit rester un appareil photo.

Je comprends qu’une société soit là pour faire des bénéfices — aucune de ces grandes maisons n’a vocation à la philanthropie —, mais je ne comprends pas cette stratégie. Je ne comprends pas non plus comment ces grosses multinationales peuvent se couper de leur base de primo-adhérents pour satisfaire les lois du marketing. En plus, à mon sens, on ne peut pas lutter contre l’évolution, et quand on voit les résultats obtenus pas ceux qui se lancent dans l’aventure des hybrides, on me permettra de douter du bien-fondé de cette orientation.

En écrivant ces lignes, j’ai à peu près tout dit. Il est clair qu’au niveau des capteurs et du traitement, on ne peut pas être bon partout, mais Canon est normalement une société qui innove et qui a, je pense, la maîtrise pour repousser les limites, sortir des sentiers battus, faire avancer tout ça… Tous les aficionados du 5D Mk II, à part les photographes purs et durs, attendaient plus qu’une timide évolution, et seuls ceux qui ne s’intéressent pas à ce qui se fait ailleurs sauront peut-être se contenter de cette proposition.

Expérience terrain

Je suis parti en pleine nuit dans le quartier du canal de l’Ourcq avec une amie comédienne qui a bien voulu se prêter au jeu : Églantine Sans.

Comme la plupart du temps, j’aime à réaliser un petit film qui offre une vraie mise en situation, plutôt que de faire un test avec une approche scientifique. Le challenge était donc ici de filmer de nuit, sans apport de lumière, avec comme seule source lumineuse l’éclairage public. Ce sont des conditions difficiles, mais c’est justement l'un des facteurs qui ont fait les lettres de noblesse du 5D Mk II.

Je suis déçu et ce n’est rien de le dire. Non seulement l’image bruite de façon assez prononcée, mais le bruit n’est pas joli, il donne vraiment une sensation de fourmillement vidéo et non pas de grain film : dommage ! Les carnations ne sont pas très belles et on voit des aplats de couleur jaunâtres qui s’intensifient avec l’éclairage public au sodium.



Mes conclusions

Pour moi, le Canon 5D Mk IV n’apporte au final pas grand-chose : excepté son fabuleux autofocus Dual Pixel qui est assez redoutable, on a toujours les mêmes écueils ergonomiques. L’écran tactile est un plus, certes, mais certains choix techniques restent aberrants — et pourquoi n’est-il pas orientable ? La grande nouveauté, c’est l’arrivée de la résolution 4K dans ce boîtier. Mais à quel prix ?

Tout d’abord parlons du choix du codec. Là où la tendance nous laisserait espérer l’arriver d’un codec moderne, comme le H265 qui n’a pour le moment été intégré que dans le déjà regretté Samsung NX1, Canon nous ressort du chapeau un codec obsolète, le MJPEG à 400 Mb/s, ce qui veut dire qu’une carte de 32 Go se remplit de 8 min de vidéo 4K. J’ai dû utiliser 6 cartes de 32 Go pour tourner ce petit film, et je ne vois aucun bénéfice sur mon image par rapport à ce que je pourrais faire en interne avec un Sony A7S II, voire un A6300 qui s’en sort vraiment mieux avec les basses lumières et profite d'un log et d'un capteur finalement plus grand que cette fenêtre utilisable sur le 5D Mk IV avec son capteur APS-C, le tout pour 4 fois moins cher. Je ne comprends pas ce choix. Le H264 a ses défauts et oui, le H265 est encore trop peu implémenté pour le moment dans les logiciels de postproduction, mais c’est aussi le rôle d’une société comme Canon de faire avancer les choses, non ?

Autre limitation étrange de ce boîtier en vidéo : l’absence de profil Log. Là non plus, je ne comprends pas. Les petites Canon XC10 et XC15 coûtent nettement moins cher et en sont pourvues, quelle est cette logique ? Vous allez me dire que je parle de caméras vidéo et non d’appareils photo, vous avez raison, mais à quoi bon nous avoir fait croire que ça allait être la révolution ?
Les générations montantes aiment pratiquer la photo comme la vidéo. On ne fait presque plus de différence entre la vidéo et le cinéma, les outils sont en train de converger naturellement. Pourquoi Canon devrait-il nous imposer sa vision et cette régression après nous avoir fait rêver ?

La qualité d’image enregistrée en vidéo avec le 5D Mk IV est assez moyenne : outre des aplats de couleurs, j’ai remarqué l’apparition de banding assez prononcé.

Enfin, l’autre gros problème, c’est ce crop factor. On est sur un truc un peu étrange, puisque le coefficient multiplicateur est de x1,74, ce qui ne correspond à rien. Le processing interne n’est donc pas à la hauteur et la modification d’ouverture de champ n’est pas facile à gérer pour qui aime les grands-angles.

C’est pour cette raison que je me suis armé du fabuleux 18-35 f/1,8 ART de chez Sigma pour faire mes essais. Pour finaliser mon film, j’ai choisi d’utiliser un étalonnage un peu looké, que j’ai pu travailler dans Film Convert (impossible de se passer d’étalonnage pour sortir une image qui vaille la peine d’être montrée). Je suis sincèrement déçu : même en photo, j’ai la sensation que la fameuse "color science" de Canon et la gestion du bruit sont en retrait. L’écran tactile, c’est bien joli, l’autofocus de course aussi, mais ce sont des évolutions attendues, or nous avons envie d’être surpris, bouleversés dans nos habitudes !

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