Prendre le temps de déambuler dans les cinq salles consacrées aux autoportraits de Arno Rafael Minkkinen, s'imprégner de cet univers fort et intime. Puis s'asseoir avec le maître dans la cour des ateliers et converser sur la photographie, la mise en image de son corps au fil de sa vie, le noir et blanc. 

Arno Rafael Minkkinen m'a raconté l'histoire de quelques-unes de ses séries, avec son fils et avec ses modèles féminins. Il a partagé des anecdotes de ses jeunes années. Nous avons discuté, à quelques mètres de ses photos tandis que le soleil se décidait à réapparaitre. L'émotion que m'avait procurée son travail s'est expliquée peu à peu. La générosité transpire dans ses images. Celle d'un homme qui offre son corps à l'appareil photo, d'un échange entre l'homme et la nature. Celle d'un grand photographe qui s'assoit une heure avec vous pour parler d'une œuvre de 43 ans, de sa voix grave et douce.

 Arno Rafael Minkkinen

Arno Rafael Minkkinen est un grand monsieur, au sens propre comme au figuré. Il suffit d'échanger quelques mots pour comprendre que sa vie et ses photos ne font qu'un. Une certaine manière d'être aux autres et au monde, de ressentir l'instant et de le partager. Morceaux choisis.

Focus Numérique : Pourquoi avoir consacré votre œuvre à l'autoportrait ?

Mon intention première n'était pas l'autoportrait en soi, mais plutôt une recherche sur la représentation du corps. Il se trouve que les images que je fais demandent de se mettre dans des situations difficiles, inconfortables et parfois dangereuses. Je ne pouvais pas demander à quelqu'un d'autre de prendre ces risques. Quand je pose tout en haut d'une falaise, un accident mortel peut arriver. En travaillant avec mon propre corps, le modèle est toujours avec moi. « With yourself, you always have yourself. »

 Arno Rafael Minkkinen


Je ne pratique pas l'autoportrait d'une manière traditionnelle. Je ne m'intéresse pas à mon visage, mais au rapport de mon corps à la nature et aux paysages. Parfois mon visage apparaît, de sorte que les gens m'identifient dans l'image et me retrouve tout au long de mon travail. C'est une manière de documenter la vie d'une personne, d'un corps. C'est un travail qui dure depuis 43 ans et qui montre un corps à travers le temps.

Focus Numérique : Que ressentez-vous en regardant votre corps évoluer depuis toutes ces années ?

C'est assez étrange. C'est pour cela que je travaille en noir et blanc, parce qu'en couleurs, ce serait mon corps, moi. Le noir et blanc est une forme d'abstraction, il permet de dessiner le corps dans l'image. Le corps dessine des lignes et c'est plus expressif ainsi. Il ne s'agit plus de moi, mais de mes émotions.
Le premier autoportrait est celui réalisé à New York, le petit format où j'ai les cheveux longs. Un an et demi après, j'ai fait celle où je suis face au miroir présenté au début de cette exposition. C'est à ce moment-là que j'ai découvert la possibilité que l'appareil photo devienne le photographe, et que je sois le sujet photographié. Ce fut une révélation pour moi, car il n'était donc plus nécessaire d'avoir un modèle à disposition. Des artistes comme Cindy Shermann ou John/ Jessica XX sont arrivés bien après. Je ne suivais donc pas une tradition de grands noms de la photo, mais seulement l'instinct que ce serait intéressant, un peu à la manière du mouvement Bauhaus, de mettre l'appareil à tel endroit, l'allumer et découvrir ce qu'il verrait. Ce fut une découverte suffisamment étonnante pour pousser un peu plus loin l'expérience.

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Après la sortie de mon livre Frostbite en 1978, j'ai d'abord cru que le projet était terminé. Mais au même moment j'ai fait cette photo avec mes trois doigts. Avec cette image, j'ai compris que ce serait un projet de plus longue haleine. Vous savez c'est un grand plaisir de remplir une pellicule puis de la développer, parfois des semaines ou des mois après pour découvrir seulement alors ce que l'appareil a capturé. Quand je faisais des photos en Finlande, j'attendais de rentrer pour les voir. C'était une grande excitation ! Parfois aussi, le résultat était décevant. Mais je savais dès le début que je n'allais pas faire de pose multiple, que cela devait avoir réellement eu lieu. Je savais que tout ne fonctionnerait pas, mais je ne voulais opérer aucune manipulation sur le film. En définissant ces limites à ma méthodologie de travail, je pense que j'ai gardé intacte l'envie de poursuivre si longtemps ce projet.

Focus Numérique : Quelles sont les autres règles que vous vous imposez pour l'autoportrait ?

Pas d'assistant. Pour la seule raison que si un assistant regarde dans l'appareil, cela devient une collaboration. Collaborer ne me dérange pas mais je veux être l'opérateur. L'appareil photo est mon seul collaborateur. Car je sais qu'il fera ce qu'il faut, je lui fais confiance.
L'autre règle est la nudité. Je devais être nu. Ce n'était pas facile. Mais la nudité est intemporelle. Et elle montre qu'il n'y a pas de trucage. J'essaie d'être magicien, autant que possible, mais je fais avec la réalité. Si je tombe, je tombe. J'ai d'ailleurs eu peur quand Photoshop est devenu si présent, que ça marque la fin de mon travail. Maintenant c'est un peu différent avec les fichiers Raw car on sait, comme un négatif, lorsqu'ils ont été manipulés. S'il n'y avait pas les Raw, je n'aurais pas essayé le numérique et mon travail se serait interrompu avec la fin potentielle de la pellicule.

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Pour les images les plus dangereuses, je me dois d'être seul. Par exemple pour cette photo où je suis debout en haut de la falaise. Parce que si je me trompe, je tombe et je meurs. Et l'on ne peut imposer à personne de voir ça. Ce serait une chose horrible que quelqu'un assiste à une mort pareille. Mon intention n'est nullement de mourir, mais pour certaines photos, je prends des risques.

Focus Numérique : Vous travaillez donc en numérique maintenant ?

Non, j'ai juste essayé pendant un an. Mais je suis revenu à l'argentique. J'aime l'idée que ce soit un document abouti. Si jamais je disparais et que l'on refait des tirages de mes images alors ce sera toujours la même photo. Et le négatif n'expliquera jamais comment elle a été réalisée. Le mystère persistera. Mais de savoir que le Raw permet de garder également cette intégrité me prépare à changer pour le numérique si le cours des choses l'obligeait.

Focus Numérique : Faites-vous plusieurs prises pour obtenir votre photo ?

Pour la plupart, il n'y a qu'un déclenchement. Pas pour toutes. Il me faut parfois deux ou trois photos. Mais je sais que si je vais au-delà de cinq ou six, la plupart du temps c'est une image qui ne fonctionnera pas de toute manière. Je perds mon temps. Si vous partez dans le grand ouest avec vingt pellicules de dix poses et que vous commencez à faire une pellicule par pose, vous ne ferez pas beaucoup d'images. Et si vous ne voyez pas ce qu'il se passe, pourquoi déclencher à nouveau ? S'il y a une erreur de mise au point, d'accord. Mais lorsque les circonstances sont dangereuses... Quand j'ai fait les images où ma tête sort de la neige, il faisait affreusement froid, je respirais difficilement. Je n'avais pas senti que je m'étais blessé sur les rochers, je saignais dans le dos. Si je n'avais pas réussi ma photo, pourquoi aurais-je recommencé ? Si je n'avais pas vu la bonne image? Soit on a l'a et on avance, soit on est passé à côté et l'on va chercher ailleurs une autre photo à faire.

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Focus Numérique : Qu'est-ce qui vous inspire ? Le corps ou la nature ?

C'est la nature, le paysage, le potentiel d'un lieu. Je le regarde et j'y vois ce que je pourrais essayer. Car c'est toujours un essai. Très occasionnellement j'ai su que j'avais l'image. Par exemple la photo où je suis dans l'eau et que seul mon dos émerge, je savais en la faisant qu'elle était réussie. Rien n'avait bougé et c'était suffisamment sauvage. Je ressentais entièrement où était mon corps. J'en ai fait une seconde, mais mon dos était trop tourné. Donc je pose la question : qui est le photographe ? 

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